Boris Mikhaïlov, portraitiste trash de l’Ukraine

En tant que photographe dissident, je découvre, j’observe et je traque en cachette“. Depuis les années 1960, Boris Mikhaïlov se tient appareil à la main, à égale distance du permis et de l’interdit comme il aime à le dire lui-même.
Né en 1938 à Kharkiv en Ukraine, Mikhaïlov se destinait à être un bon ingénieur de l’Union soviétique. C’était sans compter sur la découverte par le KGB d’une série de de photos de nus de sa femme, développée dans le laboratoire de l’usine dans lequel il travaillait. Limogé, Boris Mikhaïlov évite de justesse la prison ; il sera désormais un artiste dissident. Membre du collectif expérimental Vremya rétif à l’esthétique et à l’idéologie du réalisme socialiste, ses images volées à la rue montrent la misère des Ukrainiens et ses mises en scène de ses amis, crues, parfois grotesques, sont exposées dans des “cuisines clandestines”. Elles lui vaudront d’être la cible de la censure du régime, mais également de devenir l’un des artistes contemporains les plus influents d’Europe de l’Est.

Alors que les bombardements russes se sont cette année abattus sur sa ville natale, deux institutions parisiennes mettent actuellement en lumière l’œuvre de Boris Mikhaïlov : la Fondation Pinault et la Maison européenne de la photographie, qui présente jusqu’au 15 janvier 2023 une ambitieuse rétrospective de son travail. À travers un journal intime composé de “clichés poubelles”, portraits géants et images griffonnées, se dessine le visage changeant de l’Ukraine, avant et après sa rupture avec l’Union soviétique. “On peut partout voir les racines de la guerre actuelle“, glisse au cours de la visite Laurie Hurwitz, commissaire de l’exposition, tandis que le photographe et sa femme Vita Mikhaïlov la dédient “à l’Ukraine, et à tous ceux qui souffrent de cette attaque vicieuse et incompréhensible contre notre patrie, avec une très grande tristesse et une compassion infinie“.
Défiant à la fois l’esthétique soviétique et les normes déontologiques du photojournalisme classique, l’artiste présente sa mise à nu d’un pays maculé de rouge où, au pied d’un drapeau révolutionnaire carmin, des sans-abris d’une Kyiv post-communiste, ces “créatures déclassées” comme il les nomme, exhibent leur chair pâle devant le flash du photographe en échange en échange de quelques karbovanets. Parcours sans fard dans l’Ukraine intime et politique de Boris Mikhaïlov, en quelques photos.




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1960-1970 : Avant la chute, l’Ukraine rouge et noire

En montrant dans mes photos une réalité inacceptable, je violais les canons de la photographie soviétique.” Boris Mikhaïlov

Nous sommes en 1960, à Kharkiv, la deuxième plus grande ville d’Ukraine. Les habitants suivent les rebondissements du procès du “Cheval bleu”, un groupe d’étudiants jugé pour des photographies qualifiées d'”indécentes” par le régime. D’aucuns diront qu’il s’agit simplement de scènes de débauche desquelles on croit entendre s’échapper le refrain interdit de Back in USRR des Beatles. Mais pour la police, ce sont là les pièces à conviction d’un mode de vie dissolu et immoral, pire, occidental. Un procès politique, souffle-t-on en dehors du tribunal. Trente ans plus tard, Boris Mikhaïlov récupère quelques-uns de ces clichés au dos desquels on avait annoté, accusateur, “vie, jeunesse et joie“. “Ces images ne sont pas sans rapport avec celles que je prenais à mes débuts, raconte-il dans Boris Mikhailov: From Blaue Horse till Now Days (Mörel Books, 2022). La photographie connaissait alors sa grande époque : à la fois moyen de communication et instrument d’un courant artistique naissant, elle faisait désormais partie intégrante de la culture populaire. Surtout, elle offrait une lecture inédite et sensuelle du monde“.

Yesterday’s Sandwich

De la série « Yesterday’s Sandwich », 1966-68. Tirage chromogène, 30 x 45 cm.
De la série « Yesterday’s Sandwich », 1966-68. Tirage chromogène, 30 x 45 cm.

– © Boris Mikhaïlov, VG Bild-Kunst, Bonn. Courtesy Galerie Suzanne Tarasiève, Paris.

Dès ses premiers pas dans la photographie, Mikhaïlov réalise sur commande des clichés de mariage, naissance ou enterrement, dont il va rapidement détourner les codes. En recouvrant de couleurs kitch des portraits noir et blanc, le jeune photographe s’amuse à parodier les effets dont use alors la propagande soviétique pour glorifier des événements ordinaires. Sa série Yesterday’s Sandwich (1960-1970) est un exemple de ces gestes artistiques qui lient trouvaille esthétique et commentaire politique. Maniant ses négatifs avec peu de soin, Mikhaïlov commet un jour un “sacrilège” : en jetant par mégarde un tas de diapositives sur un lit, certaines se collent les unes aux autres. Le photographe est fasciné par le résultat. C’est le début de ses expérimentations-sandwich, échos visuels aux messages cryptés du régime :

“À mesure que j’expérimentais, assemblant les images au hasard, j’obtenais de nouvelles combinaisons aléatoires, reflets du dualisme et des contradictions de l’Union soviétique. À l’époque, le régime diffusait des messages codés en tout genre, et face à la désinformation ambiante, le peuple était en quête de sources alternatives. Le cryptage était alors l’unique moyen de traiter de sujets tabous tels que la politique, la religion ou la nudité. (…) Cette méthode synthétique permettait aussi de partager une vision commune du monde, inextricablement liée à la culture de masse, à la mémoire et à l’inconscient collectif du peuple soviétique dans les années 1960 et 1970.Boris Mikhaïlov

Les juxtapositions de ces tirages granuleux semblent improvisées. Y émergent des images mystérieuses, tantôt drôles tantôt bizarrement belles : un torse de femme nue recouvert d’un texte manuscrit, un couple anonyme traversant un cercle de viande crue. En creux, Mikhaïlov veut moquer et dénoncer le “manque de transparence” du gouvernement.

Black Archive

De la série « Black Archive », 1968-1979 Photographie noir et blanc, 24 x 18 cm.
De la série « Black Archive », 1968-1979 Photographie noir et blanc, 24 x 18 cm.

– © Boris Mikhaïlov, VG Bild-Kunst, Bonn. Courtesy Galerie Suzanne Tarasiève, Paris.

Dans les années 1970, alors que son studio est régulièrement fouillé par le KGB, Mikhaïlov documente par de petits tirages argentiques noir et blanc le quotidien des Ukrainiens. On y croise des piétons solitaires et emmitouflés, et dans les foyers, à l’abri des regards, des femmes nues, une cigarette à la main. C’est avec cette série qu’il introduit le concept de “clichés poubelle” : des images aux contrastes pauvres où il n’y a pas grand-chose à voir, parfois floues et tirées grossièrement sur du papier bas de gamme. À partir d’une pratique que seule le manque de moyens semblait justifier, Mikhaïlov élabore une démarche d’opposition à l’iconographie triomphante du courant du réalisme socialiste :

Je cherchais l’anonyme, la moyenne. En ajoutant une chose jadis intolérable à la photographie, je piétinais les canons soviétiques. Je photographiais des choses soi-disant condamnables de façon soi-disant mauvaise. (…) Les années 1960 étaient celles du Dégel. Après un long silence, quantité d’interdits ont été levés, de secrets, révélés. Et ma photographie aussi s’est affranchie.” Boris Mikhaïlov

Red

De la sé rie « Red », 1968-75 Tirage chromogène, 45,5 x 30,5cm.
De la sé rie « Red », 1968-75 Tirage chromogène, 45,5 x 30,5cm.

– © Boris Mikhaïlov, VG Bild-Kunst, Bonn. Tate: Acquis avec l’aide du Art Fund (avec la contribution de la Wolfson Foundation) et Konstantin Grigorishin 2011.

C’est ainsi, en artiste dissident, que Boris Mikhaïlov se met à déceler les traces de “rouge communiste” en Ukraine, deuxième république soviétique par sa population au sein de l’URSS. Ce n’est pas encore l’indépendance, mais la libéralisation du régime œuvre à petits pas. En empourprant le quotidien, le soviétisme devient un élément de décor qui joue le rôle d’un révélateur de contraste. La loi des couleurs est comme ça : sur fond rouge, le gris paraît verdâtre ; sur fond d’utopie socialiste placardée sur les murs, le quotidien s’avère plus terne. La foisonnante série Red (1965-1878) rassemble une centaine de vues d’une vie quotidienne bigarrée de rouge : des ongles vernis, un camion, un bouton sur une joue, une rose, un drapeau froissé… Tirées en format réduit et laissées sans cadre, les photographies sont accrochées dans un ordre aléatoire, s’offrent à l’œil du visiteur comme des souvenirs disparates, relié par un fil… rouge :

Le mot russe pour rouge comporte la même racine que celle du mot beauté. Il signifie aussi la Révolution et évoque le sang et le drapeau rouge. Tout le monde associe le rouge au communisme. C’est peut-être suffisant. Mais peu de gens savent à quel point le rouge a traversé nos vies, à tous les niveaux, commente le photographe ukrainien. La majeure partie de cette série parle des manifestations, ces événements où se fabrique l’un des clichés majeurs de la propagande soviétique – le visage d’une nation épanouie, confiante en l’avenir.”

Un visage omniprésent dans le paysage qui, à l’instar de l’Ukraine, a évolué selon Mikhaïlov. La marche de solidarité d’un peuple foncièrement révolutionnaire a fini par être une façon déguisée de vérifier la loyauté de chacun envers le régime soviétique : “Ces rassemblements ont fini par devenir le comble du kitsch et de la vulgarité, explique-t-il. Parfois, au sein d’un cortège, j’avais l’impression d’être cerné par un troupeau de cyniques, de victimes et d’imbéciles, suivi par de pseudos policiers agitant des rubans rouges. Comme si le régime instrumentalisait à ses fins le besoin populaire de faire la fête“. Pour l’artiste, alors obsédé par la dissolution d’éléments propagandistes dans l’espace public, sa photographie doit agir comme un agent révélateur qui permet de “distinguer le partisan soviétique de l’être humain“.

La vérité nue du post-soviétisme, portraits de chair et de neige

Rien n’arrivait. Rien d’intéressant du tout, écrit le photographe dans les années 1980. Il y avait une sorte de certitude que la société était au seuil de quelque chose d’inconnu, que chacun attendait“. Et puis c’est arrivé. En 1991, l’Ukraine devient indépendante. Kharkiv, capitale inaugurale de la République socialiste soviétique d’Ukraine fondée en décembre 1917, veut s’ouvrir, se moderniser. Du haut du Derzhprom, le premier gratte-ciel soviétique construit sur la place Felix Dzerjinski (du nom fondateur de la Tchéka, police politique bolchevique), renommée place de la Liberté, on ne les voit peut-être pas bien. Pourtant, ils sont bien là : les “bomzhes“, ces sans-abris victimes de cette période de transition après l’effondrement de l’Union soviétique. Muni de son appareil Horizon, un panoramique rotatif de fabrication russe doté d’une optique capable de balayer un champ de 120 degrés, Mikhaïlov parcourt les rues. Il dirige l’objectif vers le bas, en direction de ces hommes et femmes qui habitent le trottoir. Résultat : des tirages argentiques nostalgiques, dont l’angle force le spectateur à se baisser, se mettre au niveau des démunis. Le photographe décide d’appeler la série “By the Ground” (1991), en référence à la pièce Les Bas-fonds (1902) du dramaturge Maxime Gorki, qui dénonçait l’extrême pauvreté de la classe populaire russe.

De la série « Case History », 1997-98 Tirage chromogène, 172 x 119 cm.
De la série « Case History », 1997-98 Tirage chromogène, 172 x 119 cm.

– © Boris Mikhaïlov, VG Bild-Kunst, Bonn Courtesy Galerie Suzanne Tarasiève, Paris

Avec Case History (1997 -1999), sa série la plus retentissante, Mikhaïlov va cette fois relever son objectif et regarder droit dans les yeux ces Ukrainiennes et Ukrainiens qui vivent dans la misère au sein d’une ville qui semble pourtant plus riche :

J’ai vu des ombres passer dans les rues : une foule de sans-abris. L’idée m’est alors venue de dédier un requiem à ces condamnés. Je les ai d’abord photographiés comme s’ils étaient en chemin vers une chambre à gaz. Mis à nus, sans défense, leurs corps blessés trahissaient l’étendue de leur souffrance. L’Ukraine ne disposait pas des mêmes moyens que l’Occident pour leur venir en aide. Je me sentais investi d’une mission : raconter leur réalité.” Boris Mikhaïlov

Composée de 413 portraits en couleur, verticaux et monumentaux, cette série donne à voir des femmes l’air hagard, soulevant des couches de vêtements pour révéler leurs sous-vêtements et leur peau marquée de cicatrices, des hommes avançant péniblement dans des chemins boueux où des chiens déchiquètent un tas d’ordures, des vieillards aux sourires édentés, un enfant agrippant le sein d’une jeune fille au crâne rasé, maigre et nue, tous deux riant en nous regardant, comme une version punk de Gabrielle d’Estrées et une de ses sœurs… La vision d’ensemble de ces images qui dérangent est à la fois captivante et incommodante. La série a par conséquent choqué : certains critiques d’art, comme l’Allemand Andreas Krase, trouvaient qu’elle présentait “une civilisation bizarre noire, éclairée seulement par intermittence par des éclairs de sexualité heureuse”. Mais c’est surtout le positionnement éthique de Boris Mikhailov qui était mis en cause. Pour prendre ces clichés, le photographe a en effet payé ses sujets, leur a demandé parfois de se dévêtir en leur offrant en échange de quoi se nourrir ou un endroit où prendre un bain. Documentaire social ou voyeurisme ?

Des visiteurs devant les photos de la série "Case history" de Boris Mikhaïlov, lors d'une exposition à Berlin.
Des visiteurs devant les photos de la série “Case history” de Boris Mikhaïlov, lors d’une exposition à Berlin.

© Maxppp
– STEPHANIE PILICK/EPA

La transaction financière nouée derrière ces images peut gêner. Elle renvoie à du “porno humanitaire”, selon l’expression de Régis Debray dans L’Œil naïf (Seuil, 1994). “Que dire de l’œuvre de photographes pervers, comme Boris Mikhaïlov, qui, délibérément, brouillent les frontières du témoignage empathique sur la misère sociale (postsoviétique) et du scandale artistique calculé, payant des ‘acteurs’ pour qu’ils exhibent leurs corps délabrés dans des poses obscènes et manipulant numériquement les images obtenues ?”, écrit ainsi le critique Laurent Jenny dans La photographie à l’épreuve du réel (Critique, 2013). Mais même cette arrière-scène économique, en l’occurrence, n’est pas hors de propos. En leur versant un peu d’argent, Mikhaïlov n’avait pas “le sentiment de les humilier“, explique-t-il. “C’était naturel pour eux de montrer que leur corps nu n’était pas grand-chose.”

Mikhaïlov “déshabille” ces sans-abri, montre leur chair écorchée. La nudité fait partie du dispositif scénique, ce qui donne l’impression d’un propos très illustratif : voilà les victimes dépouillées de l’échec du rêve communiste, semble nous dire le photographe. Mais une autre interprétation de cette mise en scène existe. Boris Mikhaïlov aurait demandé à certains de ses modèles d’exhiber leur corps car ce serait “le seul moment où ils se tiennent encore debout, en tant qu’humains ” selon le critique d’art Patrick Rémy (Qu’est-ce que la photographie aujourd’hui ? Beaux-Arts Editions, 2006). Prendre des photos d’une personne nue était cependant en soi subversif, cette pratique ayant longtemps été interdite sous le régime soviétique. “À l’époque, (…) la nudité n’existait tout simplement pas. Il n’y avait pas de pornographie“, insiste le photographe.

Mikhaïlov explique avoir voulu peindre l’Ukraine dix ans après la fin du communisme, en pointant du doigt le sort des bomzhes : d’anciens ingénieurs, commerçants, tous déclassés. “Après l’effondrement de l’Union soviétique, il n’y avait plus de travail, plus de système de contrôle social, alors ils ont rampé dans les rues. J’ai mis longtemps à prendre conscience qu’il y avait un nouveau grand groupe social“, expliquait-il au magazine Americansuburbx. Cela fait-il de lui un complice, un œil complaisant ? “J’ai essayé de capter le sentiment de leur oppression sociale (…). Je me sentais coupable, comme je me sens souvent coupable des choses que je vois et que je prends en photo”.

Pour cette série, Mikhaïlov s’est mis dans la peau d’un Walker Evans, montrant les effets de la Grande Dépression aux États-Unis, d’un Robert Bergman ou d’une Dorothea Lange n’hésitant pas à faire poser ses sujets tels des modèles pour capter au mieux l’attention du regardeur. Le photographe ukrainien propose par exemple à une famille de rejouer la scène de la descente de croix, place un vieil homme barbu au manteau parsemé de neige (voir ci-dessus), les bras écartés dans une position christique, veillant sur une ville sombre où perce le dôme doré d’une cathédrale orthodoxe. “C’était la fin d’un temps et le début du capitalisme, commente-t-il. Cette série parle d’une misère qui à l’époque pouvait toucher n’importe qui“.

Boris Mikhaïlov, portraitiste trash de l’Ukraine