Kraven : toujours pas un film de super

Au détour d’une tribune sur les différentes présentations du studio Sony Pictures lors de la conférence CineEurope de Barcelone, la rédaction de Variety rapporte, en substance, la première prise de parole du comédien Aaron Taylor-Johnson à propos du film Kraven. L’acteur britannique s’était déplacé pour l’occasion. Ses déclarations, au sujet du prochain film du Sony’s Spider-Man Universe, ont depuis été reprises un peu partout – le foutage en gueule en direction de cette section parallèle des adaptations Marvel étant aujourd’hui à considérer comme une sorte de sport national sur les réseaux sociaux. 

Dans la foulée du tombereau de détournements survenu après la sortie de MorbiusKraven commence fort, avec un premier contre-sens : selon Taylor-Johnson, l’indomptable traqueur russe serait un ami de la nature, proche des animaux. La toile s’est amusé de ce curieux présupposé, en imaginant un Kraven végan, un Kraven antispéciste, voire un Kraven militant de l’union des gauches. Le propos ne présage pourtant pas de grand chose, en dehors d’une tentative de retourner les habitudes classiques du vilain des comics – comme d’hab’.

30 millions d’ennemis

Variety commence par préciser que le tournage du film Kraven, mis en boîte par le talentueux J.C. Chandor, s’est achevé récemment pour Aaron Taylor-Johnson. Une période de prises de vues de trois mois, entre avril et juin, au Royaume-Uni. L’interprète du chasseur explique que l’ensemble des scènes ont été tournées directement en plateau, ce qui pourrait signifier que le film ne profitera pas du travail de seconde équipe commun à cette catégorie de productions (des cascadeurs mobilisés à un autre endroit pour filmer les scènes d’action en parallèle du tournage “principal”), ou que la quantité de fonds verts sera revue à la baisse. Taylor-Johnson avance d’ailleurs cet argument en faveur de son anti-héros : celui-ci n’a pas de pouvoirs, ce qui le rend forcément plus intéressant ou original que d’autres créatures de l’univers Marvel.

 

Quant à la fameuse déclaration polémique :

 

“Ce n’est pas un alien, ce n’est pas un sorcier. C’est juste un chasseur. Un humain, avec des convictions. Un amoureux des animaux, et un protecteur de la nature. C’est un personnage très, très cool.”

Là-dessus, quelques notions de contexte. Si Kraven le Chasseur a effectivement pris des allures d’homme-bête en connexion avec le vivant au fil des volumes, pour définir les contours d’un prédateur parfait capable d’entrer dans l’esprit de ses proies, le personnage a toutefois plus à voir avec une critique de la pratique de la chasse lors de ses premières apparitions. Voire de la matérialisation d’un fantasme colonial, lié à un imaginaire de conquête exotique : Kraven commence sa carrière de braconnier au Kenya, et obtient ses pouvoirs (dont il est effectivement doté en comics) de la main d’une prêtresse vaudou d’origine haïtienne, Calypso

 

Associé à une généalogie d’aristocrates russes, le personnage abandonne ses propriétés et ses titres suite à la révolution prolétarienne de 1917 et se tourne vers la chasse dans l’espoir d’assouvir une pulsion de gloire confisquée. C’est en tout cas ce qu’explique le Chameleon, son demi-frère, dans Amazing Spider-Man #389.

 

 

 

Lorsqu’il intervient pour la toute première fois dans Amazing Spider-Man #15 (1964), Sergei Kravinoff porte déjà sa peau de bête emblématique. Maître de la traque d’animaux sauvages, le vilain se lance le défi de chasser la proie la plus intéressante du point de vue d’un collectionneur de trophées : un homme, et en l’occurrence, un homme-araignée. L’idée est donc de faire de Kraven un vilain obsédé par le défi, le challenge, un aboutissement de la logique de la chasse sportive qui ne remplit pas de besoin immédiat sur le plan alimentaire ou la protection des zones occupées par l’Homme. 

 

Pour cause, il accumule donc les prises de guerre et les souvenirs des animaux qu’il a tué. Un bon exemple de cette dimension cruelle est à retrouver dans Astonishing Tales #1 (1970), où Kraven tente de capturer le tigre à dents de sabres de Ka-Zar, avant de se faire dominer par le maître du Savage Land. Le chasseur adopte dans cette histoire une posture de conquérant colonial net : il qualifie Ka-Zar de “sauvage”, s’entoure d’une petite équipe d’hommes de mains pour transporter son gibier, et rentre en Occident une fois la traque achevée. A ce moment là, Sergei Kravinoff a donc plus à voir avec les chasseurs de dinosaures de la nouvelle Un Coup de Tonnerre de Bradbury, parvenus capricieux seulement intéressés par l’amour du frisson et sans grande considération pour le respect du vivant. Le propos est alors résolument anti-chasse, et très explicite de ce point de vue. Pour citer une autre situation éloquente dans le rapport qu’entretient le personnage à la nature, Kraven va aussi pendant un temps domestiquer le personnage de Tigra en manipulant sa part de bestialité, jusqu’à en faire un animal de compagnie dans Marvel Team-Up #67 (1977). Une relation de soumission qui résume Tigra à sa bestialité, là-encore assez explicite sur la place que pense occuper Kraven en tant que dominant au sommet de la chaîne alimentaire.

 

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Plus tard, l’évolution naturelle des comics de super-héros vers des notions plus complexes finira par instiller une certaine grandeur dans ce vilain obnubilé par l’idée de triompher de son adversaire. Une pulsion monomaniaque qui fera de Kraven un adversaire plus intéressant que les braqueurs de banque, les égotiques ou les savants fous avec une revanche personnelle à prendre contre Spider-Man. Cette version définitive sera figée pour de bon lors de La Dernière Chasse de Kraven (1987) de J.M. DeMatteis et Mike Zeck, une histoire en forme de monument qui scelle le destin du chasseur pour une vingtaine d’années durant. Après sa mort, le Chameleon tentera de prendre la place de son demi-frère dans une autre histoire de J.M. DeMatteis, The Faceless Man (1994), qui retravaille l’origine des Kravinoff, pour évoquer notamment la position sociale de ces nobles russes avant la révolution, et la cruauté de Sergei envers sa propre famille. L’iconographie du château noir bardé de trophées, de l’aristocrate en robe de chambre, devient l’ultime souvenir de Kraven dans le volume de DeMatteis : un noble malfaisant obnubilé par un désir de victoire, pour qui la chasse ne serait qu’un exutoire personnel sans relation privilégiée avec la nature en dehors de sa capacité à faire corps avec ses adversaires.

 

Chez Brian M. Bendis, sur une Terre parallèle, Sergei devient une vedette de télé-réalité à la Bear Grylls dans Ultimate Spider-Man. Parodie acide du concept original de ce personnage ici présenté comme un pitre du petit écran (Ultimate Spider-Man #16, 2002). La mise à plat des trouvailles loufoques de l’âge d’argent des comics, commune à l’ensemble des séries Ultimate, va donc éliminer le facteur sauvage en résumant simplement Kraven à une vedette de téléréalité qui se bagarre avec des animaux pour sa gloire personnelle, au service d’une émission à grand spectacle. La chasse de Spider-Man est même traitée comme un simple événement promotionnel pour dynamiser les audiences.

 

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Mais, une itération précise serait de nature à coller avec le descriptif livré par Aaron Taylor-Johnson : dans le volume de Nick Spencer, Kraven est enfin présenté comme un être en communion avec la nature, qui s’attaque aux braconniers incapables de comprendre le défi proposé par les environnements naturels et sauvages de l’Afrique Centrale (Amazing Spider-Man #16, 2019). L’événement a lieu après la résurrection du personnage, dans un contexte plus large d’intrigue familiale qui suit l’héritage du dernier des Kravinoff sur des enfants aussi cruels et bestiaux que leur paternel.

 

En développant un discours qui condamne ouvertement la pratique de la chasse sportive entretenue par les millionnaires ou milliardaires en quête de trophées et d’ivoires. L’aboutissement d’une d’évolution graduelle, pour ce vilain pensé au départ comme l’incarnation de cette même philosophie.

 

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Ce qui n’empêchera pas Kraven de recruter les braconniers en question et de leur proposer de chasser des super-vilains à motif animalier dans l’arc The Great Hunt du même Nick Spencer, sous un argument farfelu : permettre aux méchants en question de communier avec l’esprit de leurs animaux en devenant d’authentiques bêtes sauvages traquées par l’homme. Cet élément absurde mis de côté, il est facile de voir ce quel chemin Sony Pictures compte emprunter pour l’adaptation développée autour d’Aaron Taylor-Johnson.

 

On peut effectivement imaginer que le Kraven de Sony Pictures aura plus à voir avec le stéréotype de l’homme sauvage, plus Tarzan que Van Pelt. Un être au contact de la nature, qui considérerait la chasse comme une sorte de combat pour la survie, voire pour parvenir au sommet de la chaîne alimentaire. Ce qui reviendrait à mettre de côté le propos originel sur la cruauté animale, et davantage sur la pratique de la chasse par plaisir ou par jeu. Cette piste de réflexion se développera peut-être vers un personnage qui finira justement par chasser les chasseurs, ceux qui tuent pour l’ivoire, pour les trophées ou pour assouvir une pulsion sadique. Une idée pas si folle, pour développer un propos plus actuel sur le rapport de l’humanité au vivant, à la biosphère et à la faune, dans une période où ces questions se posent de plus en plus fréquemment.

 

Encore que, le problème reste le même : Sony Pictures a visiblement du mal à assumer l’idée de films de super-vilains authentiques. A date, le genre n’existe pas à Hollywood, à l’exception de The Suicide Squad, et même dans ce cas de figure, l’équipe finira tout de même par sauver le monde par pur altruisme et sens du sacrifice. Du côté de Disney, on prend le concept à rebrousse-poil, quitte à accoucher de lectures purement contradictoires. A l’image du film Cruella, où l’allégorie de la cruauté animale associée au monde de la mode finit par être totalement exclue du scénario de cette version modernisée. Marvel Studios fait un point d’honneur à transformer l’ensemble de ses super-méchants en figures plus grises ou plus compréhensibles en leur greffant à tous une sorte d’excuse valable. Thanos en écoterroriste convaincu, le Vautour en syndicaliste revanchard, Killmonger en militant antiraciste, le Mandarin en veuf éploré, et le Baron Zemo, d’abord bras vengeur des pays de l’est victimes des ventes d’armes américaines puis intellectuel mafieux issu de l’aristocratie, n’a rien conservé de ses penchants identitaires ou néo-nazis. 

 

Quant à Venom, le symbiote a interdiction de manger les gentils, et Morbius était encore animé des meilleures intentions. Cette trouille de s’approcher de trop près du principe fondateur des “vilains”, malgré la viabilité de ce principe dans l’histoire du cinéma (de genre, de truands, de guerre, de biopics) ou de la série télévisée (les exemple se comptent par dizaines) manifeste le sempiternel problème des adaptations de comics dans un système de valeurs fermé. Considérées comme un sous-genre rigide et guidé par une formule inamovible, celles-ci doivent se borner à des règles d’accessibilité au jeune public, marcher sur un fonctionnement manichéen qui nomme les gentils et les méchants, et parce qu’il s’agit de produits à licence faits pour rapporter gros, elles doivent en plus éviter de cliver. Sony s’est donc tendu un piège au moment de mettre les machines en marche : plutôt que d’aller chercher les héros secondaires de l’univers Spider-Man, susceptibles de correspondre au modèle, l’enseigne s’est donnée pour défi de faire du vilain à l’intérieur d’une formule qui ne laisse aucune place à l’existence concrète de cette catégorie. 

 

A partir de là, les gags sur Kraven passent plus pour une sorte de petite fatigue vis-à-vis de la formule. Rien ne dit, en revanche, que le film ne sera pas la fameuse bonne surprise à laquelle plus personne n’ose croire, à force d’années de déception et de foutage de gueule de la part des studios. Avec un tournage déjà bouclé, il conviendra d’attendre les prochains mois pour un début de campagne de promo’ – compte tenu des habitudes du Sony’s Spider-Man Universe, une simple première image permettra d’être fixés.

 

Kraven est attendu pour le 16 janvier 2023.

 

Kraven : toujours pas un film de super-vilain ? Aaron Taylor-Johnson parle d’un ”ami des bêtes” | COMICSBLOG.fr