Le Père Noël est une ordure a 40 ans : dans les coulisses dingues d’une comédie culte

Le Père Noël est une ordure vient de fêter les 40 ans de sa sortie au cinéma. Retour sur la genèse d’un film qui a rebattu les cartes de la grande comédie populaire.

Article publié à l’origine dans Première Classics numéro 10, daté janvier-mars 2020. Texte de Christophe Narbonne et Sophie Benamon.

C’est un film qui se mange, se chante et se touche. Le père Noël est une ordure a, en effet, son livre de recettes, son concert karaoké et ses statues de cire au Musée Grévin. Un véritable cas d’espèce. De l’humour bête et méchant passé dans la culture populaire, érigé au rang d’art à telle enseigne qu’on cite aujourd’hui Zézette, Pierre ou Thérèse comme on citerait Harpagon, Cyrano ou Phèdre. « C’est fin, c’est très fin, ça se mange sans faim », « Hop, à Créteil ! », « C’est une catastrophe, Thérèse », « Ça dépend, ça dépasse », « Je ne vous jette pas la pierre, Pierre »… Inversement proportionnel à son accueil critique et public mitigé lors de sa sortie en salles en 1982, l’héritage du Père Noël est une ordure est immense. Son trait violemment parodique, ses personnages caricaturaux et jusqu’au-boutistes ont notamment relégué le comique-troupier de papa aux oubliettes (celui des comédies de Robert Lamoureux ou des Charlots) ; leurs provocations, établi de nouveaux standards. Les Inconnus et Les Nuls leur doivent beaucoup (ainsi qu’à Coluche, le grand frère), le fameux esprit Canal aussi. Nous sommes en définitive tous des enfants de la “Génération Père Noël ” -titre d’un ouvrage d’Alexandre Grenier qui fait référence. Mais l’histoire de ce film est avant tout celle d’un pied de nez à la bien-pensance et au bon goût dont la genèse et l’accueil furent bien plus compliqués et nuancés que ne le laisse supposer sa légende. 

Des coquillages aux huîtres

Le tournage des Bronzés, au printemps 1978, fut une parenthèse enchantée aux airs de vacances durant laquelle la petite bande se baignait entre les prises et travaillait dans un chahut sympathique encouragé par le copain Patrice Leconte. L’atterrissage sera d’autant plus rude. En cette fin d’avril 1978, la grisaille parisienne les a saisis en rentrant de Côte d’Ivoire. Amours, Coquillages et crustacés (la pièce qui donna naissance aux Bronzés) est en bout de course. L’envie d’écrire une nouvelle pièce les tenaille. Si tous les membres du Splendid ont des projets au cinéma et acceptent les petits rôles qui se présentent, leur vie est au théâtre, dans leur théâtre. « On était très contents de faire du cinéma, racontait Thierry Lhermitte à Mara Villiers et Gilles Gressard, mais ce n’était pas l’essentiel. Notre vrai boulot, c’était tous les soirs au Splendid. On ne pensait pas à une carrière cinématographique individuelle. Sur scène, on faisait un truc unique ensemble, on se défonçait pour être bons. On était responsable à 100% et, surtout, on était chez nous ! »

Construit de leurs mains, le Splendid rue des Lombards est leur maison. C’est eux qui ont transformé cette ancienne mûrisserie de bananes en café-théâtre où le tout-Paris s’est pressé pendant un an pour les voir. Ils rêvent d’ouvrir une troisième voie, comme Coluche chez qui ils dînent et refont le monde, rue Gazan. Les voilà, face à la feuille blanche, tous les sept avec une seule envie : faire plus noir que le solaire Bronzés. Les séances de travail redémarrent, chez les uns ou chez les autres, toujours l’après-midi, à la fois bordéliques et fastidieuses. Les mêmes arrivent systématiquement en retard. « Nous ne participions pas tous avec la même intensité à l’écriture, expliquait Lhermitte, lors d’un séminaire à l’Ecole de Paris du management en février 2009, mais par principe chaque voix était prise en compte. Nous devions accepter les critiques de celui qui s’était contenté de lire le journal pendant une séance de travail et qui apportait finalement la réplique qui faisait mouche. Cela faisait partie intégrante de la dynamique du groupe et, contre toute attente, cela nous faisait progresser. » L’ambiance est donc parfois un peu tendue ; les conflits propres à l’écriture collective ne manquent pas de surgir.

Au bout de huit jours, Michel Blanc leur annonce qu’il ne va pas continuer avec eux. Il est de la bande celui qui a le caractère le moins souple, et donc le moins compatible avec leur mode de fonctionnement démocratique. « L’aventure avait été formidable pendant sept années ensemble, sans compter le lycée, explique le comédien dans sa biographie signée Alexandre Raveleau. Je pensais que je ne trouverais plus mon équilibre dans le groupe. Tout ce que nous pouvions obtenir, ce n’était que du conflit. Je me suis rendu compte que l’écriture du Père Noël… allait être une lutte pour imposer ses idées. » Blanc veut quitter la famille pour voler de ses propres ailes. Il trouve en Patrice Leconte un alter-ego parfait et planche avec lui sur Douche écossaise, un projet de film entre la France et l’Angleterre.

Les voilà à six. L’un d’entre eux suggère d’appeler SOS Amitié. Est-ce parce que la cohésion du groupe commence à se fissurer ? Ou est-ce seulement parce que les publicités sur le premier service d’écoute téléphonique destiné aux dépressifs, créé en 1960 par le Pasteur Jean Casalis et son épouse, fleurissent dans le métro ? Toujours est-il que l’idée est mise en pratique par les amateurs de blagues de la troupe. L’appel à SOS dépasse leurs espérances et les conforte dans leur idée naissante. Le hasard fait que certains d’entre eux connaissent des bénévoles de l’association qu’ils interrogent sur le fonctionnement des soirs de permanence. On leur explique par exemple qu’il est interdit de recevoir des gens ou de donner des rendez-vous. Le père de Marie-Anne Chazel, pasteur de la paroisse de Neuilly-sur-Seine, est un écoutant très actif. Le sérieux homme de foi a élevé sa famille dans une atmosphère psychorigide et désapprouve le choix de carrière de sa cadette.

Sa rigueur sera un modèle. Gérard Jugnot a aussi des comptes à régler. « Je connaissais quelqu’un qui travaillait à SOS Amitié, écrit-il dans Le dictionnaire de ma vie. Cette personne avait plusieurs enfants, dont une fille psychologiquement fragile. Plutôt que de s’occuper de celle-ci, les parents s’investissaient totalement dans des ONG en aidant les gens en difficulté. Très vite, l’idée de mettre des personnes incompétentes et névrosées dans cette situation fort charitable nous sembla juteuse. » Dans la société “peace and love” des années soixante-dix, les camarades du Splendid se donnent un malin plaisir à ridiculiser l’altruisme et le bénévolat. Ils ont le regret d’avoir été trop jeunes pour manifester en mai 1968. Cette insolence est leur manière de jeter des pavés dans la mare. On a souvent dit que l’humour de ce collectif d’individualistes n’était pas politique, mais dans leur aventure communautaire sans leader, ils revendiquaient le droit à pouvoir tout remettre en question, y compris les bons sentiments.

La biscotte de Zaza et le talon de Katia

Les personnages des coincés Thérèse de Monsou et Pierre Mortez, les bénévoles de la permanence SOS Détresse Amitié, s’étoffent au fil des discussions. La première emprunte son prénom au premier spectacle du Vrai chic Parisien, la troupe de Coluche, Thérèse est triste. Le deuxième va voler son fameux tic de langage à l’agent de la bande, l’élégant Georges Lambert et son « C’est c’la oui » qui faisait office de réponse à toute question. Lhermitte lui transmet son rêve secret : la peinture. Reste à trouver des interlocuteurs de choix à Thérèse et Pierre. Et quand les désespérés sont-ils le plus désespérés ? « Le soir de Noël ! », lance Josiane Balasko derrière son bouquin. La dernière digue vient de sauter. Ils se lâchent alors de concert dans une frénésie de propositions. Gérard Jugnot se souvient. « Nous avons très vite avancé dans cette histoire baroque, où nous nous sommes régalés à brosser des personnages plus tarés les uns que les autres. » 

La ville leur sert des exemples de marginaux sur un plateau. Il faut dire que la société de consommation commence à charrier ses laissés-pour-compte. C’est là, au cœur du Marais, à deux pas du Centre Pompidou qui vient tout juste de sortir de terre sous les huées des tenants de l’académisme, qu’ils observent un quartier en pleine mutation. Le trou des Halles attire une faune interlope. Le troquet d’en face ne désemplit pas de clochards célestes jamais rassasiés d’un p’tit litron. C’est Thierry Lhermitte qui a le premier croisé le regard de leur Zézette, une sans-abri énergique qui trimballait dans un caddie des bouteilles vides qu’elle déposait à la consigne des marchands de vin en échange de quelques centimes (à l’époque, le verre était consigné et il était interdit de le jeter). « Les SDF n’existaient pas encore tels qu’on les connaît aujourd’hui, se souvient Bruno Moynot que nous rencontrons au théâtre du Splendid dont il est le directeur. Souvent, il s’agissait de gens qui se mettaient volontairement en marge du système. » Marie-Anne Chazel apportera à Zézette sa diction si particulière en se faisant confectionner un dentier chuintant. 

Quant à Katia, le travesti en robe léopard, il l’avait également sous les yeux. N’est-ce pas à deux pas de leur théâtre que Jane Evelyn Atwood s’est installée pour photographier les prostituées transgenres ? Elle les immortalisera dans un ouvrage intitulé Rue des Lombards. Peut-être la troupe du Splendid s’est-elle par ailleurs rendue au cabaret La Grande Eugène, dont Jean-Claude Dreyfus est une des vedettes, où les transformistes régalent les clients de numéros burlesques. En même temps, le personnage du travesti n’est pas chose nouvelle sur les planches. En 1978, le théâtre fait encore rire avec les préjugés : depuis cinq ans, le Palais-Royal ne désemplit pas suite à la création de La Cage aux Folles interprétée par Jean Poiret et Michel Serrault. Il y a fort à parier que le personnage de Katia se soit construit en écho à la Zaza de Serrault. Comme dans la pièce de Jean Poiret, les auteurs réservent au personnage des répliques où il fustige la peur de la différence. N’oublions pas qu’en 1978, l’homosexualité est encore un délit.

Et puis, il y a ce Père Noël qui ne fait pas rêver les enfants. En l’imaginant alcoolique, violent avec les femmes et doté d’un casier judiciaire bien rempli, les affreux jojos de la Rue des Lombards étaient loin de s’imaginer qu’ils s’attaquaient à un mythe. Qui mieux que lui pouvait symboliser une nuit de Noël infernale ? Alors quand il s’agit de le caractériser, tout le monde y va de sa proposition. Si certaines de ses extravagances -comme la menace permanente au suicide- sont inspirées directement par le comportement explosif d’une connaissance de la bande (le compagnon de la mère de Josiane Balasko, un certain André Presse dont le nom inspirera aussi Pres…kovich !), le reste est né du délire collectif. Il carbure aux Picons bière, se dispute avec sa moitié à coup de tournevis (le fer à souder viendra au cinéma), fait faire le porc à Thérèse avant de la culbuter dans le placard. Et pour finir, il découpe les cadavres comme personne !

Pour l’instant, aucun de ces rôles n’a d’interprète attitré. Un seul est écrit sur mesure pour Bruno Moynot, l’indispensable régisseur. « Contrairement à mes camarades, je n’avais pas de formation d’acteur, explique ce dernier. J’avais tenu des petits rôles à droite et à gauche, notamment l’homme au slip noir dans Les Bronzés mais c’était facile à jouer. Au théâtre, je m’occupais avant tout de la technique. Il fallait donc m’écrire des rôles spécifiques qui me permettent d’entrer et de sortir pour appuyer sur des boutons ! (rires) D’où Preskovich, ce voisin slave envahissant qui apparaît et disparaît tout le temps. Sur scène, rue des Lombards, je tirais même ponctuellement sur un fil qui pendouillait dans le décor parce que je n’avais pas toujours le temps de m’éclipser. »

L’autre influence à ne pas négliger sur l’écriture du Père Noël est celle des comédies italiennes des années 1970. « Elles mélangeaient avec bonheur un réalisme social un peu trash, explique Gérard Jugnot, et la folie des caricatures très commedia dell’arte. » La cruauté d’Affreux, sales et méchants (1976) dans son portrait du sous-prolétariat romain les a particulièrement inspirés. C’est un véritable électrochoc, pour Josiane Balasko. L’humour noir et sordide du film d’Ettore Scola les a incités à débuter la pièce sur le gag du type qui se tire une balle dans la tête alors que Thérèse raccroche d’un “Rappelez-moi d’une cabine qui fonctionne”. Les références discrètes sont nombreuses : La méchanceté de Giacinto qui dit “La famille c’est comme la merde, plus c’est proche, plus ça pue” se retrouve dans Félix, le mari malfaisant de Zézette. La scène très sanguinolente où la mère découpe des abats donne envie au collectif de pousser le boucher plus loin. Mais l’hommage le plus appuyé est celui qu’on retrouve dans Zézette, cousine éloignée de Maria Libera, l’adolescente aux bottes jaunes (comme le chandail de Josette), et enceinte jusqu’aux yeux.

Une première étoile au karcher

Nos auteurs sont bientôt interrompus dans leurs élucubrations créatrices. L’automne arrive et la sortie des Bronzés approche. Entre la promotion du film et les divers rôles, ils s’arrêtent et attendent fébrilement le 22 novembre. A la surprise générale, le film obtient un immense succès. Le producteur Yves Rousset-Rouard, accessoirement oncle de Christian Clavier, n’a qu’une idée en tête : tourner une suite – et vite !- pour capitaliser sur la notoriété grandissante de ses poulains. Les membres du Splendid sont réticents mais finissent par capituler devant l’enthousiasme et les certitudes de succès du tonton dont l’intuition et la baraka sont légendaires depuis sa première production, Emmanuelle. Enfin, pas tous. Michel Blanc -encore lui !-, refuse de participer à l’écriture de cette suite, jugeant alors le principe “vulgaire” comme il l’a confié à Première récemment. Il accepte cependant de reprendre le rôle de Jean-Claude Dusse pour ne pas faire éclater le groupe. Le reste de la bande se remet à l’ouvrage sans allant. 

Ils enchaînent l’écriture de passages obligés comme la leçon de ski ou la fondue. Ils recyclent même un gag inventé pour Le Père Noël est une ordure : la dégustation d’une liqueur imbuvable, rapportée par le voisin slave, à base de crapaud séché. A noter que cette version est visible dans la captation de la pièce sur laquelle nous reviendrons. « L’idée d’une suite nous emballait moyen, confirme Gérard Jugnot dans ses mémoires, Une époque formidable. (…) Obligés à cohabiter avec eux, un peu contre notre gré, on a peut-être légèrement pris nos personnages en grippe. On y a mis moins de tendresse, comme si on voulait s’en débarrasser. De fait, le film est plus cruel. Cela dit, avec le recul, c’est aussi sa force comique. » À y regarder de près, en effet, Les Bronzés font du ski bénéficie du travail effectué sur Le Père Noël est une ordure. La charge contre le Français moyen est plus violente que dans Les Bronzés ; la parodie et la farce noire à l’italienne, encore plus assumées. 

Le tournage des Bronzés font du ski s’achève au printemps 1979. À son retour à Paris, la troupe se replonge dans sa pièce sur ce Père Noël cradingue qui stimule l’imagination de tous. « Une fois le film fini, explique Thierry Lhermitte, nous redécouvrons le projet qui nous semble irrésistiblement drôle. Toutefois, qui pourrait apprécier une pièce aussi bizarre ? Nous décidons de poursuivre. Le filtre du groupe est réducteur mais il est de fait très exigeant et productif. Cela nous obligeait à approfondir l’écriture, à aller toujours plus loin. » Les meilleures répliques sortiront de ces séances. Leur style incisif se garde de faire référence à l’actualité. Ils ne savent pas encore que cela contribuera à l’intemporalité du texte.

Après l’écriture, finalisée en août, vient le temps de l’attribution des rôles. C’est Bruno Moynot qui en parle le mieux : « Au départ, Josiane devait jouer Zézette, mais Marie-Anne le voulait aussi. Comme Josiane montait sa pièce Bunny’s Bar en même temps, elle n’a pas trop lutté pour être des nôtres. C’est pour cette raison qu’on a donné le rôle de Thérèse à Anémone qu’on fréquentait et qu’on appréciait. Elle faisait partie de la troupe de café-théâtre La Veuve Pichard comme Roland Giraud, Philippe Bruneau, Martin Lamotte, Gérard Lanvin… Nous avions tous, par ailleurs, très envie que Gérard joue Katia mais il n’a pas voulu raser sa moustache ! (rires) Nous étions pourtant persuadés qu’avec son visage rond, il aurait été hilarant en travesti. » Gérard Jugnot héritera finalement du rôle-titre, le personnage de Pierre Mortez étant taillé sur mesure pour Thierry Lhermitte. Sollicité pour jouer un premier rôle au cinéma dans Je vais craquer de François Leterrier, Christian Clavier laissera, de son côté, le soin à Roland Giraud de créer Katia sur scène. Un choix discutable : de l’avis de tous, Giraud faisait une Katia effrayante et grotesque en raison de sa grande taille et de ses épaules carrées. Christian Clavier, plus petit, apportera dès janvier 1980, plus de suavité et de pathétique. 

Le 17 octobre 1979 (un mois avant la sortie des Bronzés font du ski), la première du Père Noël est une ordure au café-théâtre de la rue des Lombards est un triomphe qui surprend les premiers intéressés. « L’adhésion du public est immédiate – et nous sommes sidérés par le succès de la pièce », commentera Lhermitte. Zézette est notamment plébiscitée au point que Coluche conseillera à Marie-Anne Chazel de ne pas se rhabiller en civil juste avant les rappels. « Tu restes en Josette ! », intimera-t-il, le soir de la première, à celle qui tient là le rôle de sa vie… Il faut se rendre rapidement à l’évidence : la salle des Lombards est trop petite pour la notoriété grandissante du Splendid qui décide de se payer une attachée de presse pour faire sa promotion. Et ça marche ! Les papiers positifs commencent à pleuvoir, y compris dans le très sérieux Figaro… Fin janvier 1980, la troupe et les décors se transportent au théâtre de la Gaîté-Montparnasse où plus de deux-cents représentations seront données au cours de l’année. L’affiche, créée pour l’occasion par Reiser, fait jaser ; la SNCF censure. On y voit un Père Noël alcoolo dont la hotte est occupée par une femme dénudée au téléphone. À la Gaîté, Clavier reprend comme prévu le rôle de Katia tandis que Balasko reste sur la touche, Anémone s’étant révélée irremplaçable dans le rôle de la coincée Thérèse. Ponctuellement, en raison des agendas de plus en plus surchargés des uns et des autres, les acteurs titulaires seront remplacés par Michel Blanc et Guy Laporte (en père Noël) ou Josiane Balasko et Tonie Marshall (en Zézette).

Des marins hilares

Yves Rousset-Rouard, qui rêve d’un troisième Bronzés -il a même financé un petit voyage aux États-Unis pour Clavier, Jugnot et Lhermitte qui aboutira à un projet de road-movie loufoque jamais développé-, ne lâche pas “sa” troupe. L’homme, jamais à court d’idées, vient de lancer RCV, l’une des premières sociétés de vidéocassettes. Habile négociateur, il a obtenu les droits du catalogue 20th Century Fox dont il commercialise les grands classiques. Devant le succès du Père Noël est une ordure, il décide, avec l’accord du Splendid, de faire filmer la pièce. Cette captation, réalisée à la Gaîté par Philipe Galland, le compagnon d’Anémone, va séduire un public inattendu de… marins. Petit retour en arrière. Depuis le début de l’année 1980, Yves Rousset-Rouard séjourne à Newport où il est en train de mettre en place le Défi français qui concourra lors de la Coupe de l’America 1983, la mythique compétition internationale à la voile. Sur place, il a mis à disposition son catalogue de vidéocassettes. Quelle n’est pas sa stupeur quand il constate que les skippers se passent en boucle la captation du Père Noël est une ordure ! « Je me suis aussitôt dit qu’il fallait en faire un film », nous déclare le producteur.

Il faut maintenant convaincre les membres du Splendid d’une possible adaptation. Ils ne sont pas contre mais se méfient gentiment d’Yves Rousset-Rouard. « J’avais quasiment financé seul les deux Bronzés en donnant des intéressements à chacun. Ils se sont, malgré tout, plaints de ne pas être bien payés », sourit ce dernier. Dans la foulée de la tournée province du Père Noël est une ordure, en 1981, l’équipe fonde Les Films du Splendid en vue de la mise en route de l’adaptation. « L’idée était que les auteurs de la pièce soient coproducteurs à moitié, ce qui nous paraissait légitime », précise Bruno Moynot. Dans l’intervalle, Rousset-Rouard a convaincu Antenne 2 de participer au montage financier du projet qui devient une coproduction Trinacra Films-Les Films du Splendid-Films A2, Rousset-Rouard et la bande se partageant à parts égales les trois-quarts du gâteau. « J’étais assez content car je n’avais eu aucune télévision sur Les Bronzés », se félicite le producteur. Bien qu’ils aient négocié âprement leurs émoluments, Clavier et consorts restent proches de celui qui leur a mis le pied à l’étrier. Pour preuve, lorsque l’occasion se présentera, courant 1981, de racheter le Casino Saint-Martin pour y installer le futur Théâtre du Splendid, ils accepteront qu’Yves Rousset-Rouard prennent des parts dans l’affaire. « Yves devait notamment équiper le lieu en vue de futures captations, chose qu’il n’a jamais faite », s’amuse avec le recul Bruno Moynot qui, comme ses petits camarades, n’a jamais été le dernier à taquiner le “tonton”. Pour la petite histoire, Yves Rousset-Rouard a depuis revendu ses parts à Moynot et au fils de Gérard Jugnot, Arthur.

Le mieux placé pour signer l’adaptation du Père Noël est une ordure est logiquement Patrice Leconte, réalisateur des deux Bronzés. Seulement voilà. L’équipe a mal vécu le fait qu’il les “prive” de Michel Blanc, avec lequel il est parti sur l’écriture de projets plus personnels (Viens chez moi, j’habite chez une copine, Ma femme s’appelle reviens), et certaines déclarations maladroites dans la presse où il n’assumait pas clairement la saga des Bronzés. Yves Rousset-Rouard tente alors de replacer Jean-Jacques Annaud, l’un de ses premiers choix pour Les Bronzés. Refus des membres du Splendid  qui veulent une nouvelle fois garder la main sur celui qui les dirigera et qui supportera leurs caractères bien trempés. « On s’est toujours bien entendu avec Patrice, relativise Bruno Moynot, mais pour l’esprit du Père Noël, Jean-Marie Poiré semblait mieux coller. » Leconte confiera plus tard avec malice qu’il n’a jamais été approché pour Le Père Noël est une ordure, ce qui lui a permis de ne pas avoir éventuellement à refuser le film…

Fils du mythique Alain Poiré, producteur omnipotent de la Gaumont, Jean-Marie Poiré s’est fait un nom dans les années 70 en cosignant pratiquement tous les films de Michel Audiard et certains gros succès de Georges Lautner et de Robert Lamoureux. En 1977, il passe derrière la caméra avec Les petits câlins dont l’un des trois rôles féminins est tenu par une certaine Josiane Balasko avec qui le courant passe aussitôt. Il se porte même volontaire pour réaliser Les Bronzés font du ski si jamais Leconte ne le fait pas. Une amitié est née, qui débouchera sur l’écriture à quatre mains de Retour en force (1980) et, surtout, en adaptant Bunny’s bar sous le titre Les Hommes préfèrent les grosses, premier film avec Balasko en tête d’affiche. Jean-Marie Poiré est donc l’auteur-réalisateur qui monte. Philippe Galland, un temps en balance avec lui, ne fait pas le poids. La route est dégagée.

Six contre un

Le bouillant Jean-Marie Poiré n’est pas Patrice Leconte, homme de compromis. Il a un CV à revendre, une vision claire et dogmatique de la comédie (du rythme, du rythme, du rythme !) et un tempérament bagarreur. Face aux six auteurs, il ne se démonte pas et entend imposer ses idées pour l’adaptation. Lors de leurs discussions animées, il se trouve un allié inattendu en la personne de Christian Clavier. Dans Génération Père Noël, Poiré se lâche un peu… « Christian a tout de suite pigé que le succès et la structure de la pièce ne suffisaient pas à en faire un film. Dès le moment où cette complicité d’écriture est née, les autres se sont sentis moins concernés, ils devenaient même paresseux, j’ai donc voulu rapidement que le film soit de moi. (…) J’arrivais dans une certaine mesure, mais pas autant que je l’aurais souhaité, à faire passer mes idées. Le succès les avait aveuglés. »

Les mots sont un peu durs mais reflètent un rapport de forces qui va nourrir l’écriture. Lhermitte et Jugnot font de la résistance. L’immense succès de la pièce et de sa captation ne valide-t-il pas leurs choix ? « J’ai enlevé des trucs à Lhermitte et il y a eu un conflit important autour du fait que je voulais développer le rôle du travelo, affirmait Poiré en 2012 au magazine Schnock pour les trente ans du film. (…) Jugnot passait son temps à me dire que son rôle était minuscule. (…) À un moment donné, Josiane m’a dit : “Faut que tu lèves le pied parce que, là, tu vas te faire virer !” » L’adaptation avance au prix de concessions douloureuses pour les uns et pour les autres. Une véritable guerre de tranchées qui se soldera par un script au cordeau. « Je n’ai pas de souvenirs de séances d’écriture musclées, déclare le flegmatique Bruno Moynot. Jean-Marie a sans doute dit ça parce qu’il n’était pas habitué à travailler avec la bande ! On se bagarrait tout le temps entre nous, c’était une routine. » « Dès lors qu’ils ont entériné le scénario, ils ont été merveilleux », ajoutera en signe d’apaisement Poiré.

Mais quelles sont les innovations du script ? « Poiré nous a poussés à trouver des idées pour “aérer” l’histoire et pour humaniser certains personnages, comme Katia notamment, confie Moynot. On voulait conserver l’exagération de la pièce, lui désirait plus de crédibilité. » Dans l’adaptation, Katia n’est ainsi plus l’ex-mari de Thérèse mais un travesti rejeté par sa famille. On est moins dans le quiproquo franchouillard que dans la comédie de mœurs pleinement raccord avec l’époque -l’homosexualité sera dépénalisée en août 1982. Les changements apportés à Katia sont une des grandes forces du film. Son monologue face caméra contre l’homophobie donne une couleur inédite à la satire.

À la demande de Josiane Balasko, qui n’avait pas de rôle, un nouveau personnage est créé : celui de Mme Musquin, la responsable de SOS Détresse Amitié qui va se retrouver coincée dans la cage d’ascenseur de l’immeuble et pour laquelle Balasko se compose une silhouette stricte “à la Simone Veil”. « Ce personnage était facile à introduire dans la mécanique de la pièce, dit Poiré. En revanche on ne pouvait pas la garder dans l’appartement car ça obligeait à réécrire toutes les interactions entre les protagonistes. Donc, pour la conserver un peu à l’écran, on a imaginé cette panne d’ascenseur. » Si l’on ajoute une séquence en extérieurs inaugurale où Jugnot en Père Noël fait de la retape pour un club de strip-tease devant les grands magasins et la mémorable séquence de la pharmacie, où Gérard Jugnot se fait soigner par Jacques François, “l’aération” souhaitée par Poiré opère à plein.

Et la fin ? Peut-on faire exploser l’immeuble suite au suicide au gaz de Preskovich comme dans la pièce ? Les bonnes âmes du Splendid soulignaient là le caractère égoïste de leurs protagonistes incapables d’entendre le mal-être de leur voisin. « Non ! », crient en écho le producteur et le metteur en scène, pour des raisons qui n’ont aucun rapport. Rousset-Rouard s’oppose au coût prohibitif d’un tel effet spécial. Poiré, qui déteste cette fin, rêve de quelque chose de plus réaliste. Il a l’idée d’une sortie au zoo de Vincennes où les héros jettent en pâture aux fauves les restes du dépanneur… Ah oui, car au passage, ce n’est plus Katia qui est découpée par Félix après son suicide. Ce dénouement fera l’objet de discussions homériques. Il est contesté encore aujourd’hui par certains (« c’est rigolo mais en-dessous du reste du film », dit Moynot) et source de regrets pour d’autres (« on aurait dû se battre davantage », avoue Lhermitte). Même Jean-Marie Poiré le défend avec des pincettes : « Je trouve la fin du film un peu meilleure que celle de la pièce, mais abominablement triste. On a fait tellement de concessions qu’on est en fait arrivés à un pis-aller. On n’a pas été assez courageux pour se disputer plus… » En fait, ils avaient écrit une dernière scène après le zoo et la séparation des compères où Pierre et Thérèse, rattrapés par leur conscience, finissaient par aller se confesser à un curé -rôle destiné à Michel Blanc- qui les dénonçait à la police. Le film se terminait par les manchettes de journaux annonçant leur arrestation. Cette séquence, comme celle du retour à Créteil de Mme Musquin, n’a pas été tournée. Manque de temps ou énième conflit, l’histoire ne le dit pas. 

Un plateau trop grand

En décembre 1981, Jean-Marie Poiré et son équipe décident de tourner des plans volés aux abords des grands magasins illuminés pour la séquence d’introduction du film. Volés, oui, car la production n’a pas réussi à obtenir d’autorisations malgré de sages précautions. « On savait, depuis la pièce, que le titre posait problème, dit Bruno Moynot. Le titre de travail était donc Les Bronzés fêtent Noël… » Le subterfuge a failli fonctionner auprès des Galeries Lafayette qui donneront une première fois leur aval avant de se rétracter, réalisant l’entourloupe. Peu importe. Poiré, avec l’accord de Rousset-Rouard, décide de “planquer” dans le quartier de l’Opéra dans une camionnette d’où Gérard Jugnot jaillit pour tourner ses scènes à la va-vite. « Comme il n’y avait pas de caméras visibles, les passants étaient très surpris de voir ce Père Noël minable distribuant des pubs pour un spectacle de strip-tease !, relatera Jugnot. À cette occasion, j’ai croisé des Pères Noël clandestins qui travaillaient à leur compte et qui se faisaient régulièrement embarquer par les flics. Ils s’en sortaient avec un pv, la loi de l’époque les considérant comme « travestis sur la voie publique ». L’acteur, lui, se fera invectiver et taper sur la tête avec un parapluie par une vieille dame, indignée du spectacle désolant que le personnage offrait à sa petite-fille !

Ce n’est que trois mois plus tard, le 18 mars, que commence le “vrai” tournage. Malin et prévoyant, Jean-Marie Poiré décide de filmer en premier la séquence finale du zoo qui divise tant les auteurs. De cette manière, il s’évite de nouvelles ruminations de nature à plomber l’ambiance. Ce qui est fait n’est plus à faire ! Si le budget de départ d’un peu moins de dix millions de francs est confortable, cela n’empêche pas, selon les dires de Poiré, Yves Rousset-Rouard de pinailler. « Tout le monde pensait que la pièce était prête à tourner, disait-il à Schnock. D’ailleurs, le producteur m’avait dit qu’il avait gardé les décors de la pièce. “J’ai construit les trois côtés, on pourrait construire le quatrième.” Moi : “Vous l’avez déjà filmé ça, c’est la vidéo de la pièce, elle existe, je ne vais pas refaire ça”. » Un tournage dans un vrai appartement est envisagé mais Poiré milite pour le studio. Il garde un très mauvais souvenir du tournage des Petits câlins dans une HLM en raison de la pollution sonore que cela occasionnait. Le respecté chef décorateur Willy Holt (il a travaillé avec Donen, Rappeneau, Preminger, Allen…) abonde dans son sens. Soit. Yves Rousset-Rouard s’incline. « Aux studios d’Épinay, on a construit l’appartement et l’ascenseur, une sacrée histoire ! », se souvient ce dernier qui faisait alors des allers-retours entre la France et les États-Unis et qui avait délégué pas mal de choses à ses collaborateurs. Toujours en verve, Jean-Marie Poiré précise la pensée cachée de Rousset-Rouard. « Le producteur trouvait le plateau trop cher. Du coup, il l’a fait rétrécir pour abaisser les coûts. Il y avait donc une grande ligne blanche sur le plateau pour délimiter l’espace qu’il ne fallait franchir à aucun prix. » On devine qu’entre le producteur et le réalisateur, tout n’a pas été idyllique. Dans L’aventure des Bronzés, 30 ans d’amitié, le directeur de la photographie, Robert Alazraki, confirme les tensions.

« Je n’ai jamais eu de problème direct avec l’équipe du Splendid, plutôt avec la production pour des questions de fabrication : le film était compliqué à réaliser. On était nombreux en studio, plein d’idées et de rigolades, donc on perdait beaucoup de temps ». Alazraki oublie de préciser qu’il est lui-même responsable d’un précieux gaspillage de temps. Pour couper la journée en studio, qui se déroulait alors sans interruption de 12h à 19h30 (obligeant les techniciens et acteurs à déjeuner avant), il a eu l’idée, sur Le Père Noël est une ordure, d’instaurer des goûters. Chacun avait la responsabilité de la collation à tour de rôle. Au fil du tournage, les contributions sont devenues plus importantes, le temps passé à goûter aussi. Pour cacher ses pauses clandestines à la production, l’équipe mettait le rouge – signe que la caméra tourne et qu’il ne faut pas entrer sur le plateau. Derrière la porte, il est arrivé à Rousset-Rouard de s’impatienter, ne comprenant pas pourquoi la scène était aussi longue à tourner ! « Encore du gâchis de pellicules », marmonnait-il dans sa barbe. La légende dit que cette initiative a débouché sur le développement des tables-régie pleines de choses à grignoter qu’on trouve sur les plateaux de cinéma… 

Jean-Marie Poiré déborde d’idées. Dans Pleins feux sur… Le Père Noêl est une ordure de Pierre-Jean Lancry, il détaille ses choix artistiques. « J’ai demandé à Robert Alazraki d’utiliser un éclairage avec des lumières directes afin de donner des ambiances et des tons différents à chaque pièce de l’appartement. De même, Willy Holt a beaucoup joué sur les décors et les couleurs pour rendre possible cette différenciation : la permanence, la cuisine, la chambre à coucher où se fera soigner Katia, la salle de bain, etc. » Le Père Noël est une ordure, formellement plus abouti que la saga des Bronzés, bénéficie clairement de la maîtrise technique de Poiré et de ses intuitions. La séquence du lapin est à cet égard édifiante. Pour les besoins de la vision subjective de l’animal, qui fuit Félix et observe les personnages caché sous un meuble, Poiré utilisa un objectif fish eye qui permet de couvrir un angle d’au moins 180°. Cela donne une image un peu distordue dont le côté angoissant est renforcé par un filtre rouge -on dit des lapins qu’ils voient le monde de cette couleur. Le résultat, bizarre, presque hors sujet, participe au côté fantastique et “collage surréaliste” du film. 

L’ambiance sur le tournage est bon enfant. « Il fallait parfois bâillonner Jean-Marie Poiré, grand rieur devant l’éternel ! », révèle Gérard Jugnot dans Le dictionnaire de ma vie. A-t-il ri autant que Clavier et Lhermitte dans la scène de danse entre Pierre et Katia (scène qui nécessita une post-synchronisation délicate pour effacer les gloussements des acteurs) ? Ou devant les offrandes culinaires de monsieur Preskovitch (qui prend un “t” et un accent dans le film) ? Sur les origines de ces dernières, les théories divergent et se rencontrent. Certains parlent des talents de cuisinière de Josiane Balasko dont la famille est originaire de l’ex-Yougoslavie. Thierry Lhermitte évoque, lui, une concierge qui lui rapportait des gâteaux infects. Ainsi naquirent les friandises Doubitchou et le gâteau Kloug, à consommer avec modération… « Pourquoi les “Spotsi d’Ossieck” de la pièce sont-ils devenus les « Doubitchou de Sofia” du film, je me le demande encore ? », s’interroge Bruno Moynot dans un éclat de rire. Avant de nous dévoiler quelques secrets de fabrication. « Dans la pièce, les Spotsi étaient, en vrai, de délicieux Chocoletti ; au cinéma, les Doubitchou étaient faits à base de pâte d’amande et de colorants. Le Kloug, en revanche, c’était un peu n’importe quoi étant donné qu’on n’en mangeait pas ! Il y en avait trois versions, une en caoutchouc percé pour laisser passer un tuyau qui crachait de la fumée, une autre très dure (pour le Kloug qu’on jette par la fenêtre) et une dernière je ne sais plus pourquoi… »

Une catastrophe, Thérèse ?

Le clap de fin est donné le 28 mai 1982. Après onze jours de dépassement qui feront grimper le budget à quinze millions de francs. Trois mois plus tard, le film sort en salles. Une comédie sur Noël à l’affiche le 25 août ? Drôle d’idée. En éloignant la sortie le plus possible des fêtes de fin d’année, Yves Rousset-Rouard et le distributeur, CCFC, croyaient éviter les coups. Peine perdue. « Atteinte à un mythe enfantin », s’émeut la RATP dès la fin du mois de juin, au moment du lancement de la campagne d’affichage. Il n’est pourtant plus question du dessin scandaleux de Reiser pour la promotion de la pièce mais de celui de Solé, beaucoup plus sage, qui détourne une publicité fameuse pour le chocolat Menier. Au-delà de l’iconographie, c’est toujours ce fichu titre qui dérange et tout ce qu’il draine derrière. En censurant l’affiche, RATP, SNCF et abris-bus refusent prudemment de cautionner une comédie corrosive incompatible avec leur mission de service public. Ils ne sont pas les seuls. Certains exploitants modifieront le titre du film dans leurs salles. “Le Père Noël (pas le vrai) est une ordure”, pourra-t-on lire au fronton d’un cinéma… « J’aurais rêvé que le film sorte pour Noël, se désole alors ironiquement Poiré à France Soir, histoire de remettre de l’huile sur le feu. C’aurait été un plaisir grisant. » 

Les critiques retournent aussi leurs vestes. S’ils avaient été plutôt bienveillants envers la pièce, ils se montrent assez sévères envers la comédie de Jean-Marie Poiré, à l’exception notable de Première qui soutient le Splendid depuis ses débuts. Cinéma 82, L’Humanité, ou Le Nouvel Observateur crucifient le film « qui insulte le spectateur et le cinéma ». Dans un article du Quotidien de Paris d’une incroyable méchanceté et certainement de mauvaise foi, où l’auteur cite deux fois Dominique Lavanant qui ne joue pas dans le film (!), Georges-Marc Benhamou s’en prend violemment aux acteurs. « Ils ont trente ans, ne sont ni beaux ni vraiment intelligents. Ils ont dû passer à côté de 1968 et regarder un peu trop au Théâtre ce soir. » « Pour nous venger de Benhamou, dit Jugnot, on expliquait en interview que c’était un homme malheureux, mal aimé de ses collègues en raison d’un grave problème. Dans les projections privées, il ne pouvait s’empêcher de retirer ses chaussures, or il souffrait d’une infirmité congénitale et ses pieds dégageaient une odeur épouvantable ! »

La polémique ne décuple pas l’intérêt autour du film qui ne réalise, en fin de course, que 1,6 million d’entrées. Une petite déception en regard des scores réalisés cette année-là par L’as des as, Deux heures moins le quart avant Jésus-Christ, Le gendarme et les gendarmettes, La Balance, La Boum 2, Les Misérables ou Les sous-doués en vacances, tous au-dessus de la barre des 3 millions d’entrées. « Le Père Noël est une ordure était couvert, relativise toutefois Yves-Rousset Rouard. Il avait été mieux prévendu que les deux Bronzés. » On est alors loin du phénomène de société. C’est la VHS qui va lancer le culte autour du film. Dès le milieu des années 1980, il fait un carton dans les vidéos-clubs. On se le refile sous le manteau comme un bon tuyau. Les multiples diffusions télé (14 depuis 1982) vont parachever la culture du mythe. Chaque fois, c’est au minimum quatre millions de téléspectateurs devant le petit écran. Les jeunes s’échangent les répliques et les resservent dans la vie quotidienne. 

Yves Rousset-Rouard essaiera ultérieurement de monter un remake américain. « À une époque, Disney était intéressé mais ne voulait pas mettre beaucoup d’argent. En contrepartie, il m’aurait pris comme producteur délégué, ce qui, dans l’idée, agaçait un peu mes amis du Splendid… C’était quand même difficile, sinon impossible, de vendre “Santa Claus is a piece of shit !” (rires) Je m’étais néanmoins battu pour faire un film iconoclaste qui soit dans l’esprit du film original, contrairement à Mixed nuts (1994, Nora Ephron), le remake négocié en direct par le Splendid qui est épouvantable ! » Yves Rousset-Rouard s’est en effet désengagé du cinéma en 1989. « J’ai vendu tout mon catalogue à UGC qui, de son côté, avait un deal avec Studio Canal. » Il est aujourd’hui producteur de vin dans le Lubéron et vient de sortir une cuvée spéciale “Les Bronzés font du ski” pour les 40 ans du film…

Le Père Noël est une ordure est le film du paradoxe qui marque l’apogée et le chant du cygne de la troupe. L’écriture et la fabrication de la pièce, puis son adaptation au cinéma, ont toutes participé de l’implosion programmée de l’équipe du Splendid. Comme si les membres de la troupe avaient jeté leurs dernières forces dans cette bataille d’Hernani du rire qui a mis à jour leurs différences. Il y a un avant et un après Père Noël dont les différents protagonistes ont certes globalement tiré profit mais dont ils semblent aujourd’hui nostalgiques malgré les pudeurs d’usage. « Le Splendid était une association d’individualités qui faisaient parfois des choses en commun, parfois non, analyse Bruno Moynot. Chacun était libre même si j’avoue que le groupe m’a un peu manqué par la suite. J’aurais sans doute joué davantage avec eux s’ils avaient continué mais comme je m’occupais du théâtre du Splendid et que ça me passionne, ça ne m’a jamais réellement frustré. »

Cette incroyable aventure collective et artistique ne cessera, comme un boomerang, de leur revenir à la figure. Le fait est qu’ils n’ont jamais retrouvé cet esprit parfaitement iconoclaste et cet art délicat de la caricature féroce. Il y a certes un peu de cet humour en contrebande dans Papy fait de la résistance ou Les Visiteurs, les deux meilleurs ersatz du chef d’œuvre de Poiré. Mais Le Père Noël est une ordure reste cet objet indépassable et dépositaire de l’esprit mal crotté du Splendid. Joyeux Noël, Felix !

Le Père Noël est une ordure a 40 ans : dans les coulisses dingues d’une comédie culte