Les séries françaises s’offrent une nouvelle carrière politique

Jeux d’influence, En place et bientôt Dans l’ombre, l’adaptation du roman de l’ancien Premier ministre Edouard Philippe… Entre polar et comédie, les fictions ne craignent plus d’aborder la réalité de l’échiquier du pouvoir. Enquête.

Est-ce sa stature de sociétaire de la Comédie-Française ? Ce port de tête altier sur le corps de M. Tout-le-Monde, cette droiture, qui permettent à Laurent Stocker d’incarner si bien la fonction politique ? Il est Guillaume Delpierre, ministre de l’Agriculture engagé dans une lutte sans merci contre les lobbyistes dans Jeux d’influence, et sera bientôt président de la République soucieux de son image dans Sous contrôle, une parodie d’Erwan Le Duc (toutes deux sur Arte). C’est aussi par le rire que Jean-Pascal Zadi entre à l’Élysée. Dans En place, série Netflix disponible le 20 janvier, l’acteur et réalisateur incarne un éducateur de banlieue propulsé premier chef de l’État noir à la suite d’un concours de circonstances.

Le fonctionnement du pouvoir

Le polar et l’humour restent en France les deux moyens d’aborder la vie politique. L’ancien premier ministre Édouard Philippe promet de réunir les deux genres dans l’adaptation en série du roman Dans l’ombre, qu’il a coécrit en 2011 avec son fidèle ami l’eurodéputé Gilles Boyer. Le tournage pour France Télévisions de ce que l’ancien hôte de Matignon désigne à la fois comme un « thriller » et une «comédie corrosive » doit commencer au printemps. Mais, contrairement aux pays anglo-saxons, qui interrogent, de longue date et souvent de façon immédiate, le fonctionnement du pouvoir via la fiction, la France reste encore frileuse. This England (Canal+), la série retraçant l’action de Boris Johnson et tournée peu après son départ du 10 Downing Street, n’a pas encore d’équivalent dans l’Hexagone.

 Il y a eu durant très longtemps une sorte de sacralisation de la vie politique. Les auteurs de fictions ne se sentaient pas forcément autorisés ou légitimes à l’évoquer

Jean-Xavier de Lestrade

« Il y a eu durant très longtemps une sorte de sacralisation de la vie politique. Les auteurs de fictions ne se sentaient pas forcément autorisés ou légitimes à l’évoquer. Mais aussi les producteurs, les chaînes avaient une forme de timidité, contrairement aux pays anglo-saxons où il existe une tradition bien ancrée depuis cinquante ans. Le journalisme connaît le même phénomène. Je songe à l’affaire Mazarine. On sait, mais on n’en parle pas », analyse Jean-Xavier de Lestrade. Le créateur de Jeux d’influence ajoute : « Il y a eu un changement très fort dû, notamment, à la manière d’exercer le pouvoir. Nicolas Sarkozy, François Hollande, Emmanuel Macron sont beaucoup plus directs, en rupture par rapport à la génération précédente. »

Benoît Poelvoorde (à droite) campe un candidat de la gauche moderne à la présidentielle dans En place, sur Netflix, avec son jeune conseiller (Panayotis Pascot). What’s Up Films

Éric Benzekri, créateur de Baron noir  (sur myCanal), explique aussi cette impression de prudence, en tout cas de décalage, vis-à-vis de la réalité politique par les impératifs de production et un temps de latence plus importants en France qu’outre-Manche ou aux États-Unis, qu’il s’agisse de la signature d’un projet par une chaîne ou des délais d’écriture qui, heureusement, sont en train de se résorber.
Outre quelques téléfilms traitant de l’affaire Elf (Les Prédateurs, 2007) ou du suicide de Pierre Bérégovoy (Un homme d’honneur, 2009), le cinéma s’est, le premier, confronté à la chose politique avec La Conquête (2011), de Xavier Durringer, Quai d’Orsay (2013), de Bertrand Tavernier, ou Alice et le maire (2019), de Nicolas Pariser. Les séries ont suivi. Et, comme pour L’Exercice de l’État (2011), de Pierre Schoeller, qui dépeint de façon rigoureuse le quotidien d’un ministre des Transports (Olivier Gourmet), elles ont souvent fait le choix du réalisme et de l’authenticité.

«  La fiction va toujours un peu moins loin que la réalité.Elle est tenue de se l’interdire au risque d’être prise pour quelque chose de totalement déconnant.

Edouard Philippe

Et pour cause, c’est une spécificité française, les auteurs qui osent s’attaquer à la politique sont tous ou presque issus du sérail. Toute ressemblance avec des personnages ou des situations existantes n’est ainsi pas vraiment fortuite et permet un savoureux jeu de décryptage. Édouard Philippe et Gilles Boyer racontent les coulisses d’une campagne présidentielle du point de vue d’un conseiller politique qui se bat pour faire élire un « patron » qui ressemble à s’y méprendre à Alain Juppé. Au début des années 2000, Éric Benzekri était militant socialiste au sein du cabinet de Jean-Luc Mélenchon (qui prend les traits de François Morel dans Baron noir), puis de l’équipe de Julien Dray, qui a inspiré le personnage joué par Kad Merad. Chez Jean-Xavier de Lestrade, la véracité vient de son expérience de documentariste (il a été oscarisé pour Un coupable idéal). Parti du scandale des pesticides et du procès intenté contre Monsanto par un agriculteur charentais en 2007, il a mené une longue et minutieuse enquête, pénétré le milieu des conseillers et lobbyistes. « 90 % des faits racontés dans la saison 1 de Jeux d’influence sont authentiques et 100 % le sont dans la seconde ! », affirme-t-il.

Effet de réalité

La justesse, cet effet de réalité, passe aussi par une forme au service des personnages, qui restent la meilleure porte d’entrée dans un univers. « J’ai choisi de privilégier une caméra en mouvement pour fluidifier les dialogues et des décors évitant les clichés, notamment pour les scènes tournées dans des institutions, indique Ziad Doueiri, réalisateur de Baron noir. Je suis resté proche des acteurs, comme si nous étions dans la tête des personnages. Le mot d’ordre a été l’énergie. »
La question du langage est également essentielle. « Il y a une limite à la pédagogie, quand on veut être cohérent et crédible, on ne peut mettre dans la bouche des politiques des mots qui ne sont pas les leurs, explique Jean-Xavier de Lestrade. L’équilibre est difficile à trouver. Les politiques manient des concepts toute la journée, il ne faut pas s’appesantir, il faut que ça avance, que ça fuse, tout en gardant un niveau de compréhension pour le plus large public possible. On ne saisit pas forcément tous les enjeux, mais suffisamment pour être avec les personnages. »

Un président (Roschdy Zem) issu de l’immigration dans Les Sauvages… David Koskas

Il arrive aussi que la réalité dépasse la fiction ! Ainsi l’accès inattendu au pouvoir d’Emmanuel Macron a-t-il rebattu les cartes après la saison 2 de Baron noir. « La fiction va toujours un peu moins loin que la réalité, analysait Édouard Philippe au festival Séries Mania, dont il était l’invité vedette en 2021. Elle est tenue de se l’interdire au risque d’être prise pour quelque chose de totalement déconnant. Imaginez une fiction avec, dans la même saison, Notre-Dame qui brûle, l’Arc de triomphe saccagé, le Capitole envahi et la pandémie de Covid… Mais les fictions préparent la réalité ou la modèlent, comme on l’a vu pour Barack Obama avec Matt Santos, le président latino d’À la Maison-Blanche, en 2004. »

Chef de l’État noir

La capacité d’une série à faire évoluer la société par son message ou par les représentations du monde qu’elle offre, en les rendant ainsi accessibles et en les inscrivant dans la durée, a en effet été mise en avant lors de l’élection du président américain. Dès 2002, 24 Heures chrono mettait en scène un chef de l’État noir. Les auteurs ont aussi permis aux femmes d’accéder aux plus hautes fonctions, telles Geena Davis dans Commander in Chief (2005) ou Julia Louis-Dreyfus dans Veep (2012)… L’arrivée au pouvoir à l’écran de la première première ministre danoise en 2010 dans Borgen  a précédé de peu celle de Helle Thorning-Schmidt dans la vie réelle.

Si on a une femme présidente, mais que les trois quarts de l’intrigue sont des problématiques de femme, ce n’est pas rendre service à l’objectif de féminiser le pouvoir

Eric Benzekri

Même si Anne Consigny incarnait la présidente de la République dans L’État de grâce (France 2) en 2006 et que Nathalie Baye était candidate au poste dans Les Hommes de l’ombre (France 2) en 2012, la France attend encore sa série prophétique. « Mais, attention, tout dépend de la façon dont les choses sont montrées, tempère Éric Benzekri. Si on a une femme présidente, mais que les trois quarts de l’intrigue sont des problématiques de femme, ce n’est pas rendre service à l’objectif de féminiser le pouvoir. La présidente de Baron noir passe sa vie à être présidente. Il faut que ce soit net. Amélie Dorendeu, qu’incarne Anna Mouglalis, n’est pas élue parce qu’elle est une femme et elle ne gouverne pas d’une façon différente d’un homme. »

et une présidente dans Baron noir (Anna Mouglaglis) : la fiction anticipe sur la réalité. Jean-Claude Lother

Les Sauvages (sur myCanal), adapté du roman éponyme de Sabri Louatah pour Canal+, mettant en scène un président d’origine maghrébine victime d’un attentat perpétré par des musulmans radicaux, a abordé frontalement la question du pouvoir comme l’héritage de la guerre d’Algérie – aussi ausculté dans Oussekine (Disney+). « Créer Chaouch, le personnage joué par Roschdy Zem et l’adapter pour la télévision avec la réalisatrice Rebecca Zlotowski, c’était faire un travail éminemment politique d’imagination, indique l’auteur. Porter le fer dans la plaie comme le font les fictions américaines depuis la guerre du Vietnam. Mais aussi donner à voir des minorités dans un éventail de rôles où l’on ne les rencontre pas d’ordinaire. Dans cette bataille, le style est tout. La narration de mes romans, volontiers rocambolesques, empruntait aux codes du roman-feuilleton du XIXe siècle, autant qu’à ceux des séries du XXIe. »

Toutes les sensibilités doivent s’exprimer. Et on risque d’être surpris de voir que le traitement du fait politique n’est pas si différent à droite qu’à gauche !

Jean-Xavier de Lestrade

Reste une question : les séries politiques sont-elles partisanes ? Jean-Xavier de Lestrade reconnaît qu’elles sont plus nombreuses à regarder du côté gauche de l’échiquier politique. Tout en considérant que ces frontières s’effacent progressivement. L’arrivée de la fiction d’Édouard Philippe et Gilles Boyer pourrait rétablir l’équilibre. « Je suis très curieux de voir leur travail, d’autant que la série est réalisée par Pierre Schoeller (L’Exercice de l’État), un cinéaste que j’apprécie beaucoup, confie-t-il. Toutes les sensibilités doivent s’exprimer. Et on risque d’être surpris de voir que le traitement du fait politique n’est pas si différent à droite qu’à gauche ! » Les créateurs que nous avons interrogés s’accordent pour dénoncer la vision d’un « tous pourris ». « Nous aimerions montrer que la vie politique est faite de gens qui cherchent le meilleur, qui sont parfois remarquables, avec des raisons de s’engager très nobles, insiste Édouard Philippe. Mais aussi qu’ils peuvent faire preuve de cynisme, de dureté, de compromis, qui peuvent passer pour des compromissions. Le souci est de placer le curseur au bon endroit. »

Les séries françaises s’offrent une nouvelle carrière politique