De la musique classique à la musique liturgique, l’itinéraire de Benoît XVI

“En regardant le cours de ma vie, je rends grâce à Dieu d’avoir placé à mes côtés la musique comme une sorte de compagne de voyage, qui m’a toujours offert réconfort et joie”, confiait Benoît XVI en 2007, au terme d’un concert offert pour ses 80 ans dans la salle Paul VI. Le plus mélomane des papes depuis Pie X a toujours accordé un intérêt particulier à la musique sacrée et au renouveau de la musique liturgique, à l’aune du concile Vatican II.

Depuis sa jeunesse en Allemagne jusqu’à ses dernières années à Rome, le pape Benoît XVI a été à la fois un grand amateur de musique et un bon musicien. Pianiste réputé et fin connaisseur de la musique sacrée et profane, de Palestrina à Arvo Pärt, il aimait raconter sa première rencontre avec la musique, lorsqu’en 1941 il s’était rendu au Festival de Salzbourg, avec son frère Georg, pour écouter la Messe en ut mineur de Mozart. Depuis, sa passion pour la musique classique, et notamment pour le compositeur autrichien, n’a jamais faibli. Si son frère a consacré toute sa carrière à la musique, devenant le Kapellmeister de la cathédrale de Ratisbonne (Allemagne), prestigieux berceau du renouveau grégorien au siècle précédent, Joseph Ratzinger, s’imposant comme  un grand théologien puis comme un dirigeant, n’en a pas pour autant délaissé cette passion. Il a même redonné ses lettres de noblesse au patrimoine musical de l’Église au cours de son pontificat, en organisant des concerts au Vatican ou en repensant la musique à l’aune du concile.

Malgré l’invitation de Pie X et de ses successeurs à privilégier le grégorien et la polyphonie classique et l’insistance des pères conciliaires quant à la promotion du « trésor de la musique sacrée », la musique liturgique a connu une réforme radicale au lendemain du concile. Déplorant l’opposition systématique entre une musique créative, festive et porteuse de la communauté et un « répertoire ancien mythifié », symbole d’une « contre-culture catholique », le pape allemand a invité à repenser le rapport entre musique et liturgie.

La musique d’après les Écritures

Pour savoir ce qu’est la musique liturgique, Benoît XVI procède, comme toujours, à partir de l’Écriture sainte. Que dit la Bible sur la musique ? Les mots « chant » et « chanter » apparaissent 309 fois dans l’Ancien Testament et 36 fois dans le Nouveau. À chaque fois, remarque le théologien, la musique intervient là où la parole ne suffit plus. Dans la rencontre de l’homme avec Dieu, une part de lui-même s’éveille et se met à chanter, comme lors du passage de la mer Rouge, première fois où le chant apparaît dans la Bible.

Les premiers chants de l’Église catholique apparaissent dans les Actes des Apôtres : il s’agit de cantiques chantés dans la synagogue dans laquelle les premiers chrétiens se rendent encore. Si elle semble intégrer la tradition judaïque, la nouvelle Alliance appelle néanmoins à la création d’une nouvelle musique, observait le théologien Joseph Ratzinger, et cette réflexion musicale accompagner la réflexion théologique à l’époque. C’est pourquoi, chez les Pères de l’Église, la confrontation entre la Loi et l’Évangile a d’abord été assimilée à la confrontation entre le sensoriel et le spirituel dans le domaine de la musique. Le présupposé décisif de l’allégorie par laquelle saint Paul comprend l’Ancien Testament offre une conception uniquement « spirituelle » du christianisme. Au sein de cette « théologie de la spiritualisation », laquelle assigne le domaine des sens au vieil homme et au monde ancien, la musique est d’abord associée, chez saint Augustin en particulier, à un de ces « plaisirs de l’ouïe qui attirent à la piété les âmes trop faibles » (Confessions, X, 33, 50, cité par Ratzinger).

Si la musique peine à être intégrée à la liturgie, c’est d’abord parce que la liturgie chrétienne balbutie encore. Ratzinger ne manquait jamais de rappeler que la musique est aussi le support de la louange divine qui, de l’homme, monte vers Dieu. En ce sens, le Psautier est non seulement le pont entre la Loi et les prophètes, mais aussi le pont entre les deux Testaments. Puisque le Christ est le véritable David, ajoute Ratzinger, les psaumes sont les cantiques authentiques que l’homme doit adresser à son créateur. Le théologien montre combien l’Écriture est traversée par un appel à l’adoration et à la glorification de Dieu, vocation la plus profonde de l’homme, glorification qui peut et doit prendre une expression musicale.

Les problèmes théologiques de la musique sacrée

Que la liturgie dût, dès ses premiers pas, accueillir la musique n’a rien d’évident. Ratzinger n’hésitait pas à rappeler, outre les réticences des premiers Pères, les arguments théologiques qui mettent à mal la musique sacrée. Reprenant la distinction platonicienne entre le modèle dionysiaque et le modèle apollinien, Ratzinger montre que la musique risque, par essence, de mettre l’homme dans une extase et une ivresse qui le libèrent du fardeau de la conscience. De cette manière, elle devient une « griserie » qui éloigne plus de Dieu qu’elle n’en rapproche. De ce premier constat, Ratzinger tire une analyse sévère des formes de musique modernes, telles que le pop ou le rock, sources d’un « anti-culte » où l’homme n’adore que lui-même.

Si Ratzinger met en garde contre le risque d’introduire cette « griserie » profane dans la liturgie, il réfute l’écueil inverse qui consisterait à dénier à la musique toute valeur sacrée. De cet écueil sont issues, selon le théologien, les deux tendances à l’origine de la crise liturgique moderne : le fonctionnalisme puritain, d’une part ; et ce qu’il nomme le « fonctionnalisme de l’adaptation », de l’autre. Le premier envisage la musique non pas comme valeur artistique mais comme capacité à réunir et animer la communauté. À l’inverse, l’autre courant a recours à une musique moderne, voire profane, une sorte de « jazz spirituel ». La musique sacrée devient, dans un cas, inutile ; dans l’autre, objet de musée.

Derrière cette controverse, Ratzinger entrevoit le « vieux dilemme » entre le pragmatisme du pasteur chargé d’âmes et la prétention de l’art à l’absolu. Face à ce que le pape émérite n’hésite pas à appeler « l’orgueil puritain », la musique doit justifier la nécessaire incarnation de l’esprit dans l’acte musical. En outre, si l’on considère la liturgie comme un « agir communautaire », une « fête », alors l’art ne peut être que « l’agir d’une élite ». Dès lors, « le problème de la musique religieuse n’est pas seulement une question pour la musique, mais une question de vie ou de mort pour l’Église ».

Benoît XVI au piano.

ARTURO MARI / OSSERVATORE ROMANO / AFP

Crise de la musique, crise de la liturgie

On peut comprendre l’évolution de la liturgie à partir de celle de la musique liturgique. Par conséquent, chaque réflexion que Ratzinger propose sur la musique est aussi et d’abord une réflexion sur la liturgie. Dans la mesure où le service divin chrétien suppose une rupture avec le Temple, la liturgie, semble-t-il, impose une sacralité dépouillée, simplifiée, qui tend vers la spiritualisation. Le christianisme, interroge Ratzinger, est-il de naissance iconoclaste, opposé au culte, ou appelle-t-il à l’expression artistique précisément pour se rester fidèle ? Et dans ce cas, quelle serait la place de la musique dans un tel culte ?

Ratzinger situe le fondement de la réforme liturgique dans la phrase du Christ selon laquelle : « là où deux ou trois sont assemblés en mon nom, je suis au milieu d’eux » (Mt 18, 20). Isolée de la tradition biblique de façon à insister sur le contraste qui l’oppose à toute tradition liturgique, une certaine lecture du concile Vatican II lui a conféré une « charge révolutionnaire » exagérée. Dès lors qu’on oppose les « deux ou trois » à l’Église comme institution, la liturgie se trouve portée par le groupe et non l’inverse.

Dans cette conception de la liturgie, laquelle insiste sur la « créativité de ceux qui se trouvent réunis », la musique occupe un rôle déterminant. Cette vision repose sur les mots de saint Paul : « Lorsque vous vous assemblez, les uns ou les autres parmi vous ont-ils un cantique, une instruction, une révélation, une langue, une interprétation, que tout se fasse pour l’édification » (1 Co 14, 26). Dès lors que le rite devient une image négative de la non-liberté, observe Ratzinger, la musique devient une « langue d’initiés », comme le latin, « la langue d’une autre Église, celle de l’institution et de son clergé ».

Sous l’influence de cette lecture du concile, puisque Ratzinger insiste bien sur le fait que la réforme liturgique ne trouve pas ses fondements dans la lettre de Vatican II mais dans l’esprit, le peuple de Dieu se sert du chant pour exprimer son identité. Là où la musique a d’abord pour mission d’assurer la cohésion du groupe, il est naturel qu’elle endosse des charges nouvelles que Ratzinger résume ainsi : « projet, programme, animation, direction ». L’important, c’est que la musique soit faite, puisqu’elle obéit alors à l’ »agir plénier et authentique de toutes les personnes ». D’où certaines dérives de la musique liturgique que le pape émérite ne cesse jamais de condamner, puisque la l’Église se trompe lorsqu’elle utilise le chant pour éveiller les « forces irrationnelles » et susciter un « élan communautaire ».

Pour une musique authentiquement liturgique

Il n’y a « plus de musique d’Église, conclut le théologien, puisque son sujet, l’Église, a disparu ». Entendons-nous bien : le jugement critique de Ratzinger porte sur une certaine Église et sur la musique qui lui est associée. Le problème, précise-t-il, est donc mal posé : pour savoir ce qu’est une musique liturgique, il faut encore savoir ce qu’est la liturgie. Or qu’est-ce que la liturgie, poursuit Ratzinger, sinon une « parousie anticipée », l’ »entrée du déjà dans le pas-encore » ? La liturgie présuppose une « ouverture du ciel » : sans cela, elle est un « jeu de rôles » ou une « auto-confirmation communautaire ».

En ce sens, la situation déroutante de la musique d’Église aujourd’hui vient du fait que la réforme liturgique est restée à mi-chemin. La constitution de Vatican II sur la « Sainte liturgie » ouvre deux perspectives. D’une part, celle du mystère chrétien conçu comme « mystère du Logos ». Le mysterium de la liturgie, selon Joseph Ratzinger, « dépasse la raison humaine » sans pour autant conduire dans « l’informe de l’ivresse ». Au contraire, il conduit au Logos, c’est-à-dire à la « raison créatrice ». D’autre part, celle du « Logos fait chair dans l’histoire ». Se référer au Logos, c’est donc, pour les chrétiens, se référer à « l’origine historique de la foi, à la parole biblique et à son déploiement normatif dans l’Église des Pères ».

À la question « qu’est-ce qu’une musique liturgique ? », Ratzinger répond donc qu’il s’agit d’une « musique conforme au Logos », (…) à la gloire du Verbe fait chair.

Devant ce mystère de la liturgie, qui est « liturgie du Logos », l’Église réaffirme la nécessité de « manifester de façon visible et concrète le caractère communautaire du service divin, tout en soulignant qu’il s’agit d’un acte et que la parole est déterminante ». Dès lors, la musique a une vocation et le musicien un apostolat bien précis : exprimer ce qui, dans la parole de Dieu, ne peut être traduit en langage humain. Elle est donc l’ « excédent de non-dit et d’indicible ». Aussi la musique d’Église présuppose-t-elle une « écoute toujours nouvelle ouverte à toute la plénitude du Logos ».

À la question « qu’est-ce qu’une musique liturgique ? », Ratzinger répond donc qu’il s’agit d’une « musique conforme au Logos », c’est-à-dire une musique issue de la transposition artistique de l’ordre du cosmos dans le chant des hommes, à la gloire du Verbe fait chair. Partant, l’alternative entre musique spirituelle et musique sensuelle devient caduque. Le nouveau critère d’une musique liturgique réside donc dans l’intégration de l’homme tout entier dans ce qui l’élève.

En somme, « la musique sacrée doit être elle-même liturgie ». Elle doit correspondre à l’impulsion du sursum corda et conduire les fidèles dans la glorification de Dieu, dans ce que Ratzinger appelle la « sobre ivresse » de la foi. Telle est la seule « musique adéquate pour le culte du Dieu fait homme, exalté sur croix » : celle qui puise sa vie dans une « synthèse d’esprit, d’intuition et de mélodie parlant aux sens ». C’est pourquoi, conclut le théologien, « quand la liturgie dépérit, la musica sacra dépérit aussi et là où la liturgie est bien comprise et bien vécue fleurit aussi une bonne musique d’église ».

L’avenir de la musica sacra

« La foi, aujourd’hui, n’est pas culturellement muette » : tel aura été l’un des grands enseignements du pontificat de Benoît XVI, l’un de ses principaux chevaux de bataille. La grande musique occidentale témoigne de cette exigence fondamentale de « parler avec Dieu et de Le chanter avec les mots qu’Il a Lui-même donnés ». Le regard du pape émérite, sévère par moments, est toujours plein d’espoir lorsqu’il s’agit de l’avenir de l’Église, et notamment de la liturgie. Avec les pontifes et théologiens qui le précèdent, Ratzinger rappelle que « seule l’humble soumission au Logos dispense la vraie liberté ».

Benoît XVI aurait pu faire sienne la phrase de Pie X, prononcée en marge de son motu proprio Inter pastoralis officii sollicitudines : « Je veux que mon peuple prie sur de la beauté. » La disparition du beau étant toujours le signe d’un étiolement du vrai, il ne reste plus que le cri à l’homme sans transcendance. « On reconnaît la véritable liturgie à ce qu’elle nous libère de l’agir ordinaire et nous restitue la profondeur et la hauteur, le silence et le chant. »

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De la musique classique à la musique liturgique, l’itinéraire de Benoît XVI