Elizabeth II, 1926

Personne ne sait qui était vraiment Elizabeth II, celle qui fut reine d’Angleterre pendant presque soixante et onze ans, soit le plus long règne de l’histoire britannique. Celle qui s’est éteinte ce jeudi dans son château écossais de Balmoral à l’âge de 96 ans. Seuls les membres de son cercle rapproché la connaissaient. Sa mère, sa sœur et son mari, tous partis avant elle. Pour tenter de découvrir qui était la femme sous la couronne, il faut s’appuyer sur les commentaires de ses anciens conseillers, les déclarations de ses Premiers ministres, qu’elle voyait une fois par semaine, ou sur les spécialistes de la Couronne qui ont eu le privilège de la rencontrer. Grâce à ces témoignages, certains traits de caractère de cette icône se sont dévoilés avec les années.

Une reine qui ne devait pas en être une

Soixante-dix ans et 347 jours sur un trône qui ne lui était pas destiné. Un exploit dans l’exploit. Lorsqu’Elizabeth Alexandra Mary naît le 21 avril 1926 à Londres, elle et ses parents ne peuvent pas imaginer qu’elle deviendra reine d’Angleterre. L’héritier du trône est alors Edouard VIII, l’oncle d’Elizabeth côté paternel. L’amour va en décider autrement. Épris d’une Américaine divorcée, Edouard VIII doit faire un choix : quitter son amour ou abdiquer (car il ne peut pas épouser une femme divorcée). Il choisit de renoncer au trône et de continuer sa romance. La couronne est alors placée sur la tête du prince Albert, duc d’York. Pour assurer une certaine continuité, en ces temps troubles, le père d’Elizabeth choisit de prendre le nom de George VI (celui de son père étant de George V). Elizabeth a alors 10 ans, et elle doit désormais apprendre à être l’héritière.

Son éducation devient stricte. Elle évolue entre le côté rigide et ouvert de sa grand-mère (la reine Mary), le laxisme de sa mère et le caractère inébranlable de son père. Pendant la guerre, elle est cachée avec sa sœur Margaret dans un lieu tenu secret. A la mort de son père, le 6 février 1952, Elizabeth devient reine. Quarante ans plus tard, elle confiera dans le documentaire E II R : “Tout est arrivé si soudainement. J’ai dû prendre le train en marche et faire mon travail du mieux possible. Il faut s’habituer à faire quelque chose que quelqu’un d’autre faisait avant vous et accepter le fait que l’on occupe cette place, que c’est son destin, car je pense que la continuité est importante.” Elizabeth est couronnée le 2 juin 1953.

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– Library of Congress / Corbis / VCG




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S’effacer sous le poids de la couronne

De cette période naît une conviction qui sera le fil conducteur de son règne : Elizabeth, devenue Elizabeth II, placera la monarchie avant elle. Ce qui signifie que priorité sera donnée aux traditions, à la Couronne, la réputation et à l’assentiment des Britanniques. La monarchie est au-dessus de tout, et au-dessus d’elle, de ses émotions, de ses avis politiques, de ses envies. Son métier est un devoir. Très tôt, lors d’une tournée en Afrique du Sud, elle fait une promesse à « tous les peuples du Commonwealth et de l’Empire britannique ». Cette promesse est « simple » dit-elle. « Je déclare solennellement devant vous que je consacrerai ma vie, qu’elle soit longue ou courte, à vous servir et à servir notre grande famille impériale ». Quelques années plus tard, elle s’engagera encore à « accroître le bonheur et la prospérité de [son] peuple ».

Quand la famille royale se perdra dans des scandales à la une des tabloïds, la reine Elizabeth tentera de préserver la monarchie. Elle soutiendra publiquement Diana – une première – quand le couple qu’elle formait avec Charles commencera à flancher, elle fera ensuite tout pour éviter le divorce du Prince et de la Princesse de Galles. Avec son mari Philip, alors que leur fils et leur belle-fille sont malheureux, elle les somme d’apprendre « à faire des compromis, à être moins égoïstes, à travailler sur leurs difficultés pour le bien de la monarchie, de leurs enfants, du pays et du peuple ». L’avenir de l’héritier du trône et de sa descendance est menacé, la reine ne le supporte pas. L’histoire ne doit pas se répéter, Charles ne peut pas abdiquer pour une histoire de cœur – lui aussi est amoureux d’une femme divorcée.

En 1992, tout s’effondre autour de la reine. Trois de ses enfants, Charles inclus, se séparent. Pour la souveraine, qui déteste les divorces, la coupe est pleine. Diana s’épanche dans les journaux et étale son malheur aux yeux de tous ; la famille royale est dénigrée. Dans cette année tourmentée, Elizabeth, bien que reine d’Angleterre, une des femmes les plus puissantes du monde, qui n’a besoin ni de passeport ni permis de conduire, aime se ressourcer au château de Windsor, son « foyer ». Le 20 novembre, ce refuge royal est en partie détruit par un terrible incendie. La reine est « secouée ». Elle écrira plus tard que c’est grâce au soutien de sa mère qu’elle est parvenue « à ne pas sombrer dans la folie après cette terrible journée ». 1992 est qualifié par Elizabeth II d’« annus horribilis », mais « sa force » tient la monarchie debout, selon un de ses conseillers. Sans elle, la Couronne « aurait souffert davantage ».

Un autre épisode éclaire le fait qu’Elizabeth est souveraine avant d’être mère. Le 9 avril 2005, le prince Charles épouse son amour de toujours, Camilla Parker-Bowles. Elizabeth II, dont le rapport au divorce a évolué par la force des choses, n’assiste pour autant pas au mariage. La cérémonie a lieu à l’hôtel de ville de Windsor, de manière civile. Pour la chef suprême de l’Église anglicane, s’y présenter serait inapproprié. Jonathan Dimbleby, biographe de Charles, confirme : « Sa décision n’a rien à voir avec ses sentiments personnels. Elle concerne seulement son rôle public. Ses conseillers savaient qu’ils ne pourraient pas la convaincre du contraire. »

Le Prince Charles et sa nouvelle épouse, Camilla Parker-Bowles, le 9 avril 2005, à la sortie de leur union civile.
Le Prince Charles et sa nouvelle épouse, Camilla Parker-Bowles, le 9 avril 2005, à la sortie de leur union civile.

© AFP
– Alessandro Abbonizio

Antoine Giniaux, correspondant de Radio France à Londres de 2016 à 2020, a couvert la crise entre la monarchie et Harry et Meghan Markle. “Lorsqu’il y a une dissension, ce qui compte avant tout, c’est de pérenniser le modèle et se débarrasser de l’élément perturbateur, quel qu’il soit, raconte le journaliste. La reine tranche radicalement en demandant à Harry de renoncer à ses prérogatives de représentation royale et à son titre de HRH [His Royal Highness]. D’un seul coup, il n’est plus ambassadeur de la famille royale dans le monde.” Malgré tout l’amour que la reine peut porter à son petit-fils, lorsqu’il s’agit de la Couronne, elle tranche sans états d’âme.

Tout au long de son règne, Elizabeth II n’a donc cessé de placer le peuple et la monarchie avant elle. Elle n’évoque que très peu son rôle de monarque en public, même si l’on sait que le sujet est au centre des échanges qu’elle a notamment avec son petits-fils William, futur roi. En 1992, dans un documentaire tourné pour les 40 ans de son règne, elle confie tout de même : « Beaucoup de choses sont possibles dès que l’on a été convenablement formé. Il faut mûrir dans un rôle que l’on s’habitue à jouer et accepter le fait que c’est là votre sort dans l’existence. […] C’est un emploi à vie. La plupart des gens rentrent chez eux une fois leur journée de travail terminée, mais dans ce genre d’existence, votre métier et votre vie sont liés, vous ne pouvez pas vraiment séparer l’un de l’autre. »




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Son travail, c’est de ne rien dire

Son rôle de souveraine, au-dessus de tout, forge chez elle une solide résilience. Celle qui est tenue de rester neutre apprend aussi à ne rien commenter en public, et dans les tempêtes, à attendre le retour du soleil. Elizabeth II sait cloisonner. “Elle a un cerveau compartimenté avec de nombreuses boîtes, raconte Margaret Rhodes, cousine et confidente de la reine, rapporte Sally Bedell Smith dans Elizabeth II, la vie d’un monarque moderneElle peut sembler particulièrement joviale alors que dans un coin de sa tête elle réfléchit à une question constitutionnelle.”

Et pourtant, les occasions de s’agacer, de se mettre en colère, de montrer de la tristesse, n’ont pas manqué en presque soixante et onze ans de règne. Des frasques de sa sœur Margaret, éprise d’un homme plus âgé et marié, aux divorces de ses enfants, en passant par la mort de la princesse Diana, la guerre des Malouines, les attentats du 11 Septembre, ceux de Londres en juillet 2005, la période agitée du prince Harry et son départ aux États-Unis, l’entrée du Royaume-Uni dans la Communauté économique européenne, la sortie de l’Union européenne… Le commun des mortels aurait laissé parler ses émotions. La reine Elizabeth ne le fait pas, du moins en public. Elle se doit d’avoir une parfaite maîtrise d’elle-même.

Dans ses tenues, même, tout est pensé. Hardy Amies, l’un des tailleurs de la souveraine, explique ainsi dans le Daily Mail du 16 novembre 1996 le choix de ses vêtements très colorés mais simples : « La reine pense que ses tenues doivent toujours s’adapter à l’événement et à ceux qui y assistent, dans la plupart des cas des gens de la classe moyenne aux yeux desquels elle souhaite paraître amicale. Il y a dans les vêtements chics quelque chose de froid, voire d’assez cruel, qu’elle veut éviter. »

À la mort de son époux Philip, en 2021, elle doit montrer que, au-delà de la douleur, elle tient toujours son rôle. Sur les réseaux sociaux, son image de profil change. Sur Instagram, par exemple, la photo d’elle radieuse aux côtés de son mari a disparu. Désormais, elle pose seule. La couronne n’en devient que plus lourde.

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Une reine curieuse et exigeante

Les Premiers ministres britanniques, qui ont été reçus par la reine une fois par semaine durant leur mandat, en témoignent : Elizabeth II est très « informée ». Dès le début de son règne, elle met en place un système de « boîtes en cuir ». À l’intérieur des télégrammes, des comptes-rendus, des résumés : tout ce qui s’est passé dans la vie politique, économique, internationale et sociale de la journée. Une des boîtes contient également les activités du Parlement britannique. La reine a une « habileté à décrypter les gens et les situations, à prendre le pouls de la nation, une excellente connaissance des faits, une bonne appréhension de la chose politique », affirme Tony Blair, Premier ministre de 1997 à 2007, dans The Times en 2002.

Bien avant lui, le général de Gaulle avait été conquis par les « jugements aussi net que réfléchis » de la monarque britannique. Consciencieuse, sérieuse, la reine d’Angleterre surprend par ses « réactions sages et objectives », estime l’ancien Premier ministre Eden. Mais sage ne veut pas dire sans exigence. Elizabeth II est « une reine mais pas une marionnette », précise l’ancien Premier ministre Harold Macmillan et elle se montre intransigeante avec ses chefs de gouvernements. Au début de son règne, Winston Churchill en fait l’expérience. Lors d’un entretien hebdomadaire, la souveraine lui demande ce qu’il pense « de cette missive très intéressante » de l’ambassade britannique en Irak. Churchill ne sait que répondre. Il n’a pas lu le télégramme. Il part du Palais, très énervé contre lui-même. Depuis, les chefs du gouvernement se passent le mot. Wilson enjoindra son successeur de « bien lire tous les télégrammes et tous les rapports du Cabinet à temps » pour « ne pas faire l’effet d’un écolier négligent », raconte Robert Lacey dans Majesty : Elizabeth II and the House of Windsor.

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Elizabeth II est la chef de tous les Britanniques. Elle ne gouverne pas mais elle règne. John Major, un ancien Premier ministre, en témoigne dans Elizabeth II, dans l’intimité du règne : « Ses opinions et ses arguments ont une influence significative. La reine ne fait pas pression sur ses ministres, elle ne les pousse pas dans une direction ou une autre, mais elle leur partage son avis. Et si ces ministres ont du bon sens, ils vont [en tenir compte] avant de finaliser leur décision. Donc […] ses arguments influencent probablement les gouvernements, oui. Quand on songe à l’expérience qui est celle de la reine, il serait vraiment peu sage de ne pas tenir compte de son avis. »

Lorsqu’elle reçoit à dîner, le protocole autour du repas est donc strict. Et aussi incongru que cela puisse paraître, elle contrôle tout. Avant un dîner d’État, raconte Isabelle Rivière, « la reine exécute sa traditionnelle tournée d’inspection de l’immense salle de réception. Elle vérifie où elle sera assise, tapote sur les micros afin de s’assurer de leur bon fonctionnement. Elle veut tout superviser dans les moindres détails, même le menu. Tout le monde doit se sentir bien accueilli ». Une fois à table, c’est elle qui donne le tempo. Si elle parle à son voisin de droite, entre l’entrée et la première viande, tous les convives font de même. Elle n’entame jamais de discussion profonde mais en sait beaucoup. Toujours dans le but de ne jamais faire connaître son opinion en public.

L’âme de la nation britannique

Même si elle évite, tout au long de son règne, les sujets qui fâchent, la reine a su au fil du temps s’affirmer quand l’Histoire le demandait. En 2005, se souvient Jean-Marc Four, correspondant de Radio France à Londres à l’époque, après les attentats du 7 juillet, sa réponse a été à la hauteur du tragique événement. « Dans les heures qui suivent, logiquement, les habitants avaient peur, ils hésitaient à sortirTrès vite, la reine a montré l’exemple. » De façon très « churchillienne », Elizabeth II « n’a pas hésité pas à se rendre dans un hôpital, à la rencontre des blessés, à marcher dans les rues qui avaient été touchées, en prenant son temps ». Comme une référence à la reine-mère, qui, en 1940, posait devant les ruines d’un quartier de Londres bombardé pour montrer aux Allemands que les Britanniques n’avaient pas peur. Soixante-cinq ans plus tard, « les terroristes peuvent bien nous envoyer des bombes, ils ne gagneront pas, c’est nous qui gagnerons. Ces attentats ne changeront pas notre mode de vie », lance Elizabeth II ce jour-là dans les rues meurtries de Londres.

Avec cet épisode, la reine montre qu’elle sait sortir de sa réserve quand il le faut. « Pour les Londoniens avec qui j’avais discuté, cette image était plus forte que celle d’un dirigeant politique qui se serait rendu sur place. Parce que pour un dirigeant, c’est un passage obligé et presque une forme d’électoralisme. Pour la reine, ça n’a rien à voir, elle n’est pas élue. Elle incarne l’âme de la nation quand elle fait ça. Les gens y ont été très sensibles. »

En 2011, quelques jours après le mariage de son petit-fils William, elle se rend en Irlande pour un voyage officiel. Ce n’était pas arrivé depuis son grand-père, George V, quand l’Irlande faisait encore partie du Royaume-Uni. Fait marquant, elle rend hommage aux soldats irlandais qui ont combattu la Grande-Bretagne pour gagner l’indépendance. Pendant quatre jours, elle revient sur des moments sombres de l’histoire britannique. « Il faut être capable d’accepter le passé, mais sans se soumettre à lui », dira-t-elle lors d’un banquet officiel. Elle adressera aussi des excuses, sans prononcer le mot : « À tous ceux qui ont souffert des conséquences de notre passé tumultueux, j’adresse mes pensées sincères et ma profonde compassion. Avec le recul, nous découvrons tous que nous aurions pu agir différemment. » Une façon subtile et courageuse de réconcilier la République d’Irlande avec la monarchie britannique.

Une reine, pas une diva

Quand on rencontre la reine, « l’impression qui domine est celle d’un regard bleu-gris, vif, à la fois appuyé et toujours en alerte, d’une présence qui n’a besoin d’aucun artifice pour en imposer », écrit Isabelle Rivière dans Elizabeth II, dans l’intimité du règne.

Le nature inamovible de la reine lui confère un caractère rassurant. La Grande-Bretagne et ses citoyens peuvent être secoués par des guerres, des attentats, des crises politiques, financières, par la frustration de n’avoir jamais remporté une Coupe d’Europe de football, Elizabeth ne bouge pas. « Je pense que la continuité est importante », confie-t-elle plusieurs fois pendant son règne. Elle est la gardienne de l’unité et de la stabilité du Royaume-Uni. En 2002, lors de son jubilé d’or, Charles prend la parole pour remercier sa mère : « Tu as incarné quelque chose de vital dans nos vies : la continuité. »

Un rôle qui colle à sa personnalité, ou du moins ce qu’on en sait. Elizabeth II aime la routine. Autant dans sa vie publique que dans sa vie privée. Son emploi du temps est fixé un an à l’avance. Tous les ans, elle travaille et passe quatre mois à la campagne.

La reine Elizabeth au volant d'un Land Rover dans le domaine de Windsor.
La reine Elizabeth au volant d’un Land Rover dans le domaine de Windsor.

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– Tim Graham

Elizabeth est une « country girl ». Elle aime les grands espaces, a une passion pour les chevaux, et pour les chiens, ses corgis, que les photographes du Palais mettent en scène pour donner afficher l’image d’une femme « ordinaire ». Elle aime regarder la télévision, faire de puzzles, jouer aux cartes. Elle se refuse à boucler sa ceinture en voiture. C’est une reine, pas une diva. Ce que les Britanniques apprécient. Elizabeth II y est d’ailleurs très sensible. En 1995, dans une période troublée pour la famille royale, elle doit célébrer les 50 ans de la fin de la Seconde Guerre mondiale. La souveraine craint que les Britanniques ne soient pas au rendez-vous, dégoûtés de tous les scandales des dernières années. La foule répond finalement présent, et la reine en est très émue. « Elle avait les larmes aux yeux, raconte une dame de compagnie. Mais elle était déterminée à ce que personne ne la voie. Une fois revenue à l’intérieur, elle s’est jetée sur un grand gin tonic et l’a bu cul-sec », rapporte Ben Pimlott dans The Queen, a Biography of Elizabeth II.

Plusieurs observateurs affirment que la reine ne ment a priori pas, ce qui est de nature à rassurer les Britanniques. Elle est de ces gens qui disent ce qu’ils pensent quand ils aiment. Et s’ils n’aiment pas, ils ne disent rien. Comme le souligne Tony Blair, la reine parle de façon « directe ».

Dans sa vie privée, elle a toujours été droite. Amoureuse du même homme depuis ses 13 ans, elle a passé sa vie à ses côtés. Philip a eu un rôle essentiel. Elle lui demandait toujours son avis sur les affaires sensibles. Lorsque ses conseillers lui posaient des questions, elle lançait souvent « Qu’en pense Philip ? ». La souveraine a une confiance aveugle en son mari. Il demeurera le seul au monde à avoir pu lui dire la vérité et émettre des critiques à son encontre. Un mariage d’amour qui a duré jusqu’à ce que la mort les sépare. Dans un entretien confidentiel réalisé par Sally Bedell Smith, un proche se souvient : « Elle s’éclaire toujours lorsque Philip entre dans la pièce. Elle devient plus douce, plus légère, plus gaie. »

… mais une reine distante

Malgré sa capacité à unir la Nation et à rassembler, il y a quelque chose de paradoxal chez Elizabeth II. La distance qu’elle met entre elle et les autres. Dans The Times, Tony Blair témoigne : « On ne sympathise pas avec la reine. Elle peut à l’occasion se comporter de façon amicale, mais gardez-vous bien de lui rendre la pareille. »

Les cinq premières années de son règne, Elizabeth II doit faire ses preuves. Elle opte donc pour une stratégie : respecter strictement le protocole et ne pas sourire. Elle doit à tout prix afficher une indiscutable neutralité, ne jamais se mettre en avant – sa timidité l’y aide –, doit conseiller mais pas imposer. Sur les sujets sensibles, elle ne donne jamais son opinion, ce qui accentue le phénomène de distance entre elle et les Britanniques.

Elizabeth II à Aberfan, plus de deux semaines après la coulée de boue qui a tué 144 personnes, en majorité des enfants, dans cette ville du Pays de Galles.
Elizabeth II à Aberfan, plus de deux semaines après la coulée de boue qui a tué 144 personnes, en majorité des enfants, dans cette ville du Pays de Galles.

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– Syndication/Mirrorpix

Deux crises peuvent mettre en lumière ce décalage. Le 12 octobre 1966, une coulée de boue et d’eau détruit une partie du village d’Aberfan, au Pays de Galles. C’est une tragédie : 144 morts, dont une majorité d’enfants. Malgré la douleur populaire, la reine se tient à distance. Officiellement, elle ne veut pas monter sur le devant de la scène alors que la recherche des corps n’est pas terminée. Certains soulignent sa froideur. Sous la pression de ses conseillers et de son mari Philip, qui a tout de suite fait le déplacement, elle finit se rendre sur les lieux, une semaine après la tragédie. Elle versera quelques larmes devant les parents des enfants disparus. Une première. La souveraine confiera plus tard que cet épisode aura été « le plus grand regret » de son règne.

Une autre crise creuse un fossé entre la monarchie britannique et le peuple. Le 31 août 1997, Diana meurt dans un accident de voiture, sous le pont de l’Alma à Paris. La famille royale doit réagir. Mais pendant plusieurs jours, c’est le stoïcisme de la souveraine qui fait la une des journaux. Elizabeth II décide de rester à Balmoral, sa résidence d’été dans les Highlands, pour « protéger » ses petits-fils, dont l’héritier du trône, William. Elle réagit alors en « grand-mère ». Ce qu’elle ne réalise pas, c’est que des millions de Britanniques pleurent « la princesse du peuple » et s’irritent de ce comportement. Le Palais publie un simple communiqué : « Sa majesté et le prince de Galles sont profondément choqués et bouleversés par cette terrible nouvelle. » Tiraillée entre son rôle de grand-mère et celui de mère de la nation en temps de crise, elle rentre finalement à Londres, prononce un discours, se recueille devant le cercueil de Diana et accepte pour la première fois de son règne que l’Union Jack qui flotte au-dessus de Buckingham soit mis en berne.

Chose inédite, encore, elle livre ses émotions. Car elle sait que la rue gronde, et que beaucoup dénigrent cette monarchie qui se cache à la campagne quand une tragédie survient. En acceptant de se montrer plus humaine, Elizabeth II amorce un changement qui l’inscrit, selon les mots du Premier ministre de l’époque, Tony Blair, comme « symbole d’unité dans un monde d’insécurité ».

Tradition et évolution

Elizabeth II n’aime pas la tradition, elle est la tradition. Lors de son couronnement, en 1953, elle refuse de prime abord les caméras. Ce passage de princesse à reine est sacré, et, selon elle, les médias entacheraient cette sacralité. Après de nombreuses discussions, et consciente que ses sujets réclament de vivre ce moment avec elle, elle décide d’autoriser la retransmission télévisée, sauf au moment de l’onction et de la communion. La cérémonie sera suivie par 27 millions de personnes à travers le monde. Cet épisode dessine le fil sur lequel Elizabeth II marchera toute sa vie : la tradition et l’adaptation.

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« Dans la tradition et la continuité », déclare-t-elle en 1992 à la BBC. La reine n’apprécie guère les changements. Mais son intelligence et sa confiance en l’avenir l’incitent à tendre l’oreille aux évolutions. Lorsqu’elle comprend qu’il y va de l’intérêt de la monarchie ou des Britanniques, elle accepte le changement. En 1957, elle demande la fin du bal des débutantes, un rituel qui permettait d’intégrer les jeunes filles « bien nées » à la cour. La même année, la monarque accepte de changer ses habitudes et de prononcer le discours de Noël via le petit écran, et non la radio. Elle utilise même un prompteur. Innovation d’aujourd’hui et paroles d’hier, elle met en garde contre la télévision et « la vitesse à laquelle les choses changent autour de nous, poussant les gens à se sentir perdus, incapables de décider ce à quoi ils peuvent se raccrocher et renoncer ou comment profiter des avantages de la nouveauté sans perdre les bénéfices de la tradition ».

Sur les conseils de son mari Philip, elle accepte également de faire entrer les caméras de la BBC dans son intimité pour montrer le caractère « ininterrompu de son travail ». C’est le film de 1968. En 1986, elle accepte une série de réformes pour fluidifier la gestion de la maison royale. En 2010, en pleine crise économique mondiale, elle accepte une nouvelle fois de s’adapter. La reine réduit son train de vie : fini les grands bals. Parfois, même, en déplacement, elle réutilisera les mêmes robes.

En 1998, le Palais se dote d’un directeur de la communication qui décide d’engager une *« évolution imperceptible ».*Doucement, la reine distante devient la mère et la grand-mère de tous. Le site internet de la famille royale est lancé dès 1997. Elle est sur Youtube, Twitter et Facebook et possède un iPod. Tous réseaux sociaux confondus, la reine est suivie par plus de 20 millions de personnes.

Dans le tumulte des réseaux sociaux et de l’information en continu, où les commentateurs se font un plaisir de commenter tout et n’importe quoi, il est bon de revenir sur un discours prononcé par Elizabeth II, le 24 novembre 1992 contre ceux qui l’ont égratignée dans la presse : « Il manque parfois de modération, de compassion et de sagesse à ceux qui ont pour seul but d’émettre des opinions instantanées sur toutes choses, petites ou grandes […]. Un regard exigeant peut être tout aussi efficace avec une touche de gentillesse, d’humour et de compréhension. Ce genre de questionnement peut, et devrait, être moteur de changement efficace. » La sagesse et la clairvoyance d’une monarque qui avait tout compris avant l’heure.

Mais tous ces conseillers qui parlent, ces proches qui se livrent, décrivent-ils vraiment la reine ou l’image qu’elle doit avoir ? Durant tout sa vie, Elizabeth a rédigé un journal intime. Il sera livré aux historiens après sa mort. Les Britanniques et le monde n’ont pas fini d’en apprendre sur la reine d’Angleterre.




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Elizabeth II, 1926-2022, la monarchie avant tout