José Ma. Sison, fondateur du Parti communiste stalinien des Philippines, décède à l’âge de 83 ans

José Ma. Sison, fondateur et dirigeant de toujours du Parti communiste stalinien des Philippines (CPP), est décédé le 16 décembre à l’âge de 83 ans. Aucune figure du dernier demi-siècle n’a joué un rôle aussi déterminant dans la trahison de la classe ouvrière philippine et des masses opprimées que Sison.

Le dirigeant du Parti communiste des Philippines, Jose Maria Sison (AP Photo/Andrew Medichini)

Depuis sa fondation il y a 54 ans par Sison, le CPP mène une lutte armée dans la campagne philippine par le biais de la New Peoples Army (NPA). Le 17 décembre, le parti a annoncé 10 jours de deuil officiel pour le décès de son chef.

Diverses personnalités publiques associées au Groupe de travail national pour mettre fin au conflit armé communiste local (NTF-ELCAC) ont publié des déclarations sur la mort de Sison qui mélangeaient des éléments de diatribe dérangée et de célébration vulgaire. Le NTF-ELCAC est un conseil gouvernemental officiel, dirigé par le président Ferdinand Marcos Jr, chargé de coordonner les efforts militaires, de renseignement et de police pour persécuter et désigner des bouc-émissaires accusés d’être communistes. «Qu’il repose en pisse», a écrit grossièrement Lorraine Badoy, porte-parole de la NTF-ELCAC.

Les reportages émanant des grands médias et les déclarations publiées par les principaux politiciens de la classe dirigeante avaient un ton radicalement différent. GMA News, fleuron du deuxième plus grand conglomérat médiatique du pays, a publié une image rendant hommage à Sison, avec la légende, «On ne vous oubliera pas».

L’ancien président fascisant Rodrigo Duterte a publié une déclaration. «Bien que M. Sison et moi ayons eu de nombreux désaccords», a-t-il déclaré, «j’aimerais croire qu’en fin de compte, nous partagions le même rêve de créer un avenir meilleur pour chaque Philippin […] Mes plus sincères condoléances à sa famille».

Il est clair que de nombreux membres de l’élite dirigeante des Philippines sont conscients qu’avec la mort de Sison, ils ont perdu un allié extrêmement utile.

Origines

José Ma. Sison, dit Joma Sison, est né en 1939 dans une famille extrêmement riche ; elle était le plus grand propriétaire terrien du nord de Luzon au tournant du siècle. Sison faisait partie d’un réseau puissant et étendu de liens familiaux qui allaient de la législature nationale à la cathédrale de Manille. Deux de ses oncles étaient membres du Congrès ; un autre était l’archevêque de Nueva Segovia, qui englobait toute la province d’ Ilocos Sur ; et son grand-oncle était gouverneur de la province.

À la messe dominicale, les premiers bancs étaient réservés à la famille Sison. Les paysans tenanciers de leur domaine venaient chaque jour chez lui pour «régler la rente foncière, demander des semences, effectuer des tâches subalternes autour de la maison ou plaider pour une considération spéciale». Des serviteurs étaient aux petits soins du jeune Sison, l’habillant et lui tendant sa serviette dans la salle de bain. [1]

Sison fréquenta des lycées religieux d’élite à Manille, où il fut éduqué par des jésuites et des dominicains. Les récoltes issues des exploitations de sa famille perdirent progressivement leur valeur sur le marché mondial et au moment où Sison entra à l’université, la famille autrefois riche avait été réduite aux rangs de la classe moyenne supérieure. En 1960, Sison était un étudiant diplômé du département d’anglais de l’Université des Philippines, avec une bourse de l’Agence de coopération internationale (ICA), le prédécesseur de l’USAID.

Sison devint le principal représentant d’une couche sociale qui trouva que ses intérêts étaient articulés par le sénateur Claro M. Recto. Collaborateur de premier plan pendant l’occupation japonaise, Recto, à la fin des années 1950, a préconisé un programme de nationalisme économique en faveur des capitalistes philippins.

Dans un discours prononcé en 1957, Recto appela à « l’industrialisation du pays par les capitalistes philippins, et pas simplement à la prévention de l’industrialisation par les capitalistes étrangers; l’exploitation de nos ressources naturelles par le capital philippin ; le développement et le renforcement du capitalisme philippin, et non du capitalisme étranger ; l’augmentation du revenu national, mais en ne lui permettant pas de profiter principalement aux non-Philippins.» [2]Sison a fait sienne cette perspective tout au long de sa vie.

En 1960, Sison fonda une organisation de campus, l’Association culturelle étudiante de l’Université des Philippines (SCAUP), consacrée à la promotion des idées de Recto. Ils étaient convaincus que les mesures de Recto en faveur des capitalistes philippins avaient besoin d’un soutien massif pour être mises en œuvre. Cela nécessitait de susciter l’enthousiasme des ouvriers et des paysans pour un ensemble de patrons sur la base de leur nationalité. C’est là que le programme du stalinisme a été indispensable.

Le SCAUP, dirigé par Sison, organise un séminaire annuel sur Recto (Philippine Collegian, 15 février 1961)

Le stalinisme a utilisé le nationalisme, habillé dans le langage du marxisme et de la révolution, pour ordonner aux ouvriers et aux paysans de former une alliance avec une partie des capitalistes. En accord avec la théorie rétrograde du socialisme dans un seul pays, la justification et la base économique de leurs privilèges, les bureaucraties staliniennes de Moscou et de Pékin cherchèrent à nouer des relations commerciales et diplomatiques avec les différentes puissances capitalistes en s’appuyant sur le poids politique des partis communistes présents dans ces pays.

Ces partis communistes étaient fondés sur la vieille idée menchevik d’une révolution en deux étapes, celle qui avait été invalidée de manière décisive par la révolution d’octobre 1917. Ils soutenaient que les tâches auxquelles étaient confrontés les travailleurs dans les pays au développement capitaliste tardif étaient de caractère exclusivement national et démocratique et non socialiste à ce stade. Une section de la classe capitaliste devait jouer un rôle progressiste, disaient-ils, dans cette première étape révolutionnaire et les travailleurs devraient former une alliance avec eux et leur apporter un soutien critique.

Le programme du stalinisme et du socialisme dans un seul pays s’oppose historiquement à celui du trotskysme et de la révolution permanente. La bataille entre ces perspectives devint la lutte déterminante du marxisme et un fleuve de sang les sépare. Là où le stalinisme a formé des alliances opportunistes avec la classe capitaliste sur des bases nationalistes, le trotskysme s’est battu pour l’indépendance politique de la classe ouvrière dans la lutte internationale pour le socialisme – la base qui forma l’établissement du premier État ouvrier du monde en Russie en 1917. L’insistance du stalinisme sur le caractère exclusivement national et démocratique de la première étape de la révolution bloque les luttes de la classe ouvrière en développement organique et ouvre la porte à la contre-révolution.

Sison, qui s’orientait vers le développement du capitalisme philippin, voyait dans cette contrainte sur la classe ouvrière la grande utilité du stalinisme. Le langage et le programme du stalinisme fournissaient à Sison les moyens idéologiques d’amener le soutien de la classe ouvrière philippine derrière les intérêts de la classe capitalisme. C’est cette orientation de classe à l’égard la bourgeoisie nationale qui explique l’hostilité profonde et viscérale de Sison envers le trotskysme.

Le maoïsme est la variante chinoise du stalinisme. Il a utilisé les slogans à consonance radicale du Petit Livre rouge et de la lutte armée dans les campagnes comme un moyen de maitriser l’agitation sociale et de s’en servir pour négocier des liens avec une partie de la bourgeoisie. En 1967, Sison adopta la perspective du maoïsme et chercha à atteindre le nationalisme rectonien les armes à la main. Son orientation vers le développement du capitalisme national resta inchangée tout au long de sa carrière. Comme l’a déclaré Sison dans un discours prononcé lors d’une manifestation de masse de travailleurs et de jeunes en janvier 1965: «Nous sommes du côté des capitalistes philippins.»

Une vie de trahisons

Sison a appris le programme du stalinisme en Indonésie. Il se rendit à Jakarta à la fin de 1961 où il rencontra DN Aidit et d’autres dirigeants du Partai Komunis Indonesia (PKI), un parti stalinien de masse alors étroitement lié à l’administration du président Sukarno. À son retour aux Philippines en 1962, Sison fut nommé membre du comité exécutif du Partido Komunista ng Pilipinas (PKP) stalinien. C’était le début de sa carrière de 60 ans de mensonges, d’assassinats, de calomnies et de trahison de classe.

Titres et images de la grève du port de Manille en 1963

Le Lapiang Manggagawa (Parti des travailleurs, LM) a été formé en janvier 1963 en tant que parti politique indépendant représentant des centaines de milliers de travailleurs syndiqués. Dans l’optique de vouloir amener le président philippin Diosdado Macapagal à adopter des liens plus étroits avec Sukarno, Sison s’est arrangé pour fusionner le LM avec le Parti libéral au pouvoir de Macapagal. Macapagal utilisa le soutien organisé par Sison pour réprimer une grève explosive des travailleurs du port de Manille. Les troupes de Macapagal ont tiré et attaqué à la baïonnette les travailleurs en grève, tandis que Sison écrivait des éditoriaux en faveur de Macapagal, affirmant qu’il menait la «révolution inachevée». [3]

Sison dédie son livre de 1963 sur la réforme agraire au président Diosdado Macapagal (Manuel sur le code de la réforme agraire [Manille : M. Colcol , 1963]

Le PKP transféra son soutien de Macapagal à Ferdinand Marcos lors de l’élection présidentielle de 1965. Sison apporta le soutien de l’organisation de jeunesse nouvellement fondée du PKP, le Kabataang Makabayan (Jeunesse nationaliste, KM), à Marcos. Il fit un discours au comité national du KM le 19 août, dans lequel il déclara que le Parti Nacionalista (NP) de Marcos était progressiste car «dans ses rangs, il y a ceux qui défendraient plutôt les intérêts des entrepreneurs nationaux». [4]Sison joua le rôle clé pour assurer la première victoire à l’élection présidentielle du futur dictateur Ferdinand Marcos, qu’il a présenté comme une figure progressiste.

En 1967, le PKP se scinde en deux. Sison a conduit une petite partie de la jeunesse du PKP à fonder un nouveau parti en 1968 sur la perspective maoïste de Pékin, le Parti communiste des Philippines (CPP). La rhétorique radicale du CPP lui a donné une grande influence sur les troubles sociaux du début des années 1970. Sison utilisa cette influence pour canaliser les protestations derrière les alliés de la classe dirigeante du CPP, en particulier Ninoy Aquino.

José Ma. Sison est au centre de la future direction du CPP (Graphic Weekly, 13 mars 1968)

Les forces soutenues par Sison, les opposants de la classe dirigeante à Marcos, n’étaient pas des figures démocrates. Ils visaient à imposer une dictature militaire tout comme Marcos, mais ils devaient utiliser l’agitation croissante pour évincer Marcos avant d’imposer la loi martiale. Aquino a secrètement rencontré des officiers de l’ambassade des États-Unis en septembre 1972 et leur a dit qu’il avait l’intention de tenter de prendre le pouvoir lors d’un coup d’État avec le soutien à la fois d’une section de l’armée et du CPP. Il a assuré aux États-Unis qu’il imposerait la loi martiale et exécuterait les dissidents.

Le PKP a continué à soutenir Marcos et a organisé des attentats à la bombe dans tout Manille que Marcos utilisa pour justifier une dictature militaire. Lorsque la loi martiale fut imposée en septembre 1972, le PKP a tenu un congrès pour approuver le régime de Marcos et, en 1974, a occupé des postes dans le cabinet Marcos. Sison, quant à lui, a conduit les efforts du CPP pour canaliser toute opposition au danger de la loi martiale derrière les sections putschistes des ennemies de Marcos parmi les élites. Les partis staliniens rivaux ont fait en sorte qu’aucune opposition indépendante à la dictature n’émerge dans la classe ouvrière ; ils détournèrent la moindre dissidence derrière l’une ou l’autre faction rivale de la classe capitaliste. [5]

Plus que toute autre figure, c’est Sison qui a veillé à ce que l’explosion de la lutte dans la classe ouvrière et la jeunesse philippines soit subordonnée aux intérêts des barons du sucre et des putschistes de l’élite. Le programme stalinien de Sison a rendu possible la loi martiale.

La Société philippine et la révolution

José Ma. Sison, fondateur du Parti communiste stalinien des Philippines, décède à l’âge de 83 ans