Godard : 5 raisons de ne pas détester ce génie révolutionnaire

À bout de souffle, Pierrot le fou, Bande à part… La mort de Jean-Luc Godard est l’occasion de redire à quel point il a marqué l’histoire du cinéma.

Adoré, vénéré, cité et copié par les uns, détesté, critiqué, moqué, ridiculisé par les autres : Jean-Luc Godard, l’homme et l’artiste, ne laissait personne insensible. Mort à 91 ans ce 13 septembre 2022 en ayant recours au suicide assisté en Suisse, le cinéaste laisse derrière lui une filmographie riche, et un héritage immense au cinéma.

Critique de cinéma majeur dans les années 50, fer de lance de la Nouvelle vague dans les années 60, Godard a aligné les succès, les prix et les honneurs (Ours d’or, Lion d’or, César et Oscar d’honneur, Palme d’or spéciale). Il a travaillé avec à peu près tous les grands acteurs et actrices de son époque (Jean-Paul Belmondo, Anna Karina, Michel Piccoli, Sami Frey, Jean-Pierre Léaud, Marlène Jobert, Jean-Claude Briali, Jean Yanne, Jacques Dutronc, Nathalie Baye, Isabelle Huppert, Claude Brasseur, Jeanne Moreau), a expérimenté plus que quiconque, et n’a cessé de questionner le cinéma au fil des années. Et même s’il en a laissé plus d’un sur le carreau, Godard a défendu une place unique, et donc évidemment précieuse.

Comme il nous faudrait une vie de plus pour dignement traiter toute sa carrière et lui rendre justice dans un article, on a décidé de “simplement” célébrer l’art Godard en cinq moments-scènes forts. Une manière de humblement rendre hommage au grand Godard, qui a éclairé le ciel du septième art d’une lumière unique.

 

L’amour du Mépris

 

A bout de souffle

Sortie : 1960 – Durée : 1h29

 

À bout de souffle : photo, Jean-Paul BelmondoUne fenêtre vers un autre monde de cinéma

 

“Si vous n’aimez pas la mer, si vous n’aimez pas la montagne, si vous n’aimez pas la ville, allez vous faire foutre.” Cette réplique mythique de Jean-Paul Belmondo adressée au spectateur a non seulement fait couler beaucoup d’encre, mais elle synthétise tout l’esprit de sale gosse de Jean-Luc Godard.

En brisant le quatrième mur dans ses premières minutes, À bout de souffle amorce une rupture stylistique franche avec le Film Noir américain dont il s’inspire. Michel se prend pour Humphrey Bogart, mais il n’en est qu’une parodie, une figure pathétique qui cherche son identité. Face à cette crise existentielle mise en abyme, le film ne fait que fragmenter et dédoubler son corps dans d’autres images et dans des miroirs.

Avec une telle approche post-moderne, la fameuse invective de Belmondo a valeur de manifeste. Par ce personnage conscient de sa condition de personnage, A bout de souffle prévient qu’il va laisser certains de ses spectateurs sur le bord de la route. La métaphore est même assez littérale, puisque le point de rupture du film se fait lors de la poursuite inaugurale.

 

À bout de souffle : photo, Jean-Paul BelmondoGangster’s Paradise

 

Michel essaie de se cacher avec sa voiture volée dans les fourrés, mais un policier le retrouve. On pourrait s’attendre à un moment de tension et de suspense comme nous y a habitué le genre, mais Godard est déjà ailleurs, à vouloir reformuler la grammaire du septième art. Plutôt que de chercher la clarté spatiale d’une fusillade, le cinéaste s’attarde sur le corps de son acteur principal, dans une série de gros plans où son revolver devient une pure extension de sa main.

Godard brise la règle des 180 degrés (qui édicte quand et comment respecter certains axes, pour conserver la lisibilité du montage) parce qu’elle n’a plus vraiment d’importance. La notion même de montage revient à sa substantifique moelle, en raccordant des gestes, des mouvements, et leurs conséquences. Michel appuie sur la détente, le corps du policier tombe là où on ne l’attend pas, et le protagoniste est déjà loin sur le plan suivant, en train de courir. Tout est éclaté, demandant à notre cerveau de reconstituer cette fascinante mosaïque. Plus tard dans le film, le réalisateur pousse encore plus loin cette logique, quitte à se débarasser de n’importe quel bout de gras au détriment de la logique spatio-temporelle de ses séquences, jusqu’à inventer le jump cut. Impossible de ne pas voir dans ce coup d’éclat les prémices d’un cinéma révolutionnaire.

 

BANDE À part

Sortie : 1964 – Durée : 1h35

 

Bande à part : photoLe Louvre express

 

Ce n’est pas un classique pour rien. Réalisé juste après Le Mépris, Bande à part est l’un des plus beaux films de Godard, et l’une des plus belles démonstrations de la fougue et de la liberté de la première partie de sa carrière. Le prétexte est simple (et inspiré du livre Pigeon vole de Dolores Hitchens). : deux garçons, une fille, et un ping-pong sentimental et une histoire de braquage, que Godard décrivait comme “Alice au pays des merveilles rencontre Franz Kafka” à l’époque.

Dès les premières secondes du générique, où les visages d’Anna Karina, Sami Frey et Claude Brasseur se superposent à toute vitesse sur des notes de piano enjouées, Bande à part s’énonce comme un jeu. Et Godard a rarement autant joué qu’avec ce film, dont l’un des points d’orgue reste la scène de danse sur le Madison de Michel Legrand. 

 

 

C’est une parenthèse enchantée, où la voix de Godard débarque “pour décrire les sentiments des personnages”, lancés dans une chorégraphie magique puisque parfaitement incongrue au milieu de ce petit bar parisien. Commence alors un moment hors du temps, où la musique apparaît puis disparaît, laissant la place aux bruits grossiers des pas sur le sol et à la voix du cinéaste, qui raconte les émois de ses personnages. Arthur regarde ses pieds, mais pense à la bouche d’Odile. Odile pense à ses seins qui bougent sous son chandail. Et Franz se demande si “le monde est en train de devenir rêve, ou le rêve, monde”.

L’insouciance, la légèreté, l’érotisme et la mélancolie se mélangent pour créer un pur moment de cinéma, dans la grande tradidition du joueur Godard – expert dans l’art de jouer avec le son, la voix off et les coupes brutales.

Et si cette scène vous semble avec le recul parfaitement facile et anodine, c’est normal : elle a été maintes fois reprise, plus ou moins directement. Tarantino, grand fan de Godard, s’en est inspiré pour la scène du twist de Pulp Fiction. Hal Hartley lui a rendu hommage dans Simple Men, sur une note rock de Sonic Youth. La série Maniac, sur Netflix, lui a fait un clin d’œil dans l’épisode 5. Preuve que personne n’a oublié ce Madison magique.

 

PIERROT LE FOU

Sortie : 1965 – Durée : 1h55

 

Pierrot le fou : photo, Jean-Paul BelmondoBien avant le Blue Man Group

 

On est en 1965, et sans surprise, Pierrot le Fou scandalise. Pourtant et pour génial qu’il soit, redécouvrir Pierrot le Fou aujourd’hui ne permet pas instantanément de saisir l’ouragan que provoqua le long-métrage à sa sortie. En effet, devant ce road movie électrique, romantique et criminel, on ne saisit pas instantanément ce qui a pu pousser le législateur à l’interdire, en 1965, aux moins de 18 ans, pour “anarchie morale et intellectuelle”.

C’est que la société dans laquelle est sorti le film est celle qui précède 1968, qu’il contribua largement à balayer, et dont on a désormais du mal à saisir le verrouillage intellectuel et conceptuel, à l’heure où quelques incultes babillent de micros en plateaux télévisés leur détestation de la révolte de mai, celle-la même qui rendit possible leur expression. Mais peu importe, si Pierrot le Fou mérite de rester dans l’Histoire du cinéma, c’est pour son explosive conclusion. 

Le visage peinturluré peinturluré de bleu, arrivé au bout de sa course folle, Pierrot s’attache autour de la tête une double collerette de dynamite, avant de lancer un drôle mais glaçant “après tout je suis idiot, merde… merde… quelle mort à la con !” Le jeune fou tâtonne pour trouver la mèche incandescente, mais trop tard. Il explose. Un long travelling en direction de l’horizon, océan azuréen baigné de soleil, nous laisse estomaqués. Et le film de se voir ainsi projeté, éparpillé dans l’éternité. 

 

Pierrot le fou : photo, Anna Karina, Jean-Paul BelmondoMission : Impossible 2. Mais en bien.

 

C’est que la mort de Pierrot n’est pas seulement une mort de personnage. Elle renvoie directement à la mort de Langlois, le héros d’Un Roi sans divertissement, roman génial de Jean Giono, dont le héros achève son parcours en fumant un bâton de dynamite plutôt qu’un cigare. À l’issue de ce récit puissant et désenchanté, un gendarme à l’esprit et au maintien élégant, constate à l’issue de la traque d’un tueur la vérité terrible qui sourde des écrits de Pascal. Souverain sans divertissement, être libre, insatiable mais voué à souffrir cette insatisfaction un peu plus profondément à chaque respiration, il ne peut que se fasciner pour la banalité du mal.  

Et comme l’écrit Giono, dériver “jusqu’à ce que sa tête prenne les dimensions de l’univers”. Finalement, cette apothéose annonce aussi l’explosion militante, puis politique d’un artiste qui à force de désir de révolution, avancera toujours contre lui-même et avec l’appétit, la radicalité, d’un inventeur ne pouvant jamais se satisfaire de sa dernière trouvaille. “J’essaie de risquer la mort de ce que je sais faire comme la seule possibilité de survie”, déclarait le cinéaste dans l’un de ses derniers entretiens. 

 

aDIEU AU LANGAGE

Sortie : 2014 – Durée : 1h10

 

Adieu au langage : photo Héloïse GodetChapeau melon et lunettes 3D de cuir

 

Revenue en force (avant de s’éteindre à coups de conversions aussi foireuses qu’opportunistes) grâce à James Cameron, la 3D est un outil si riche et potentiellement révolutionnaire, qu’il ne pouvait que fasciner Godard. Après tout, ne redéfinit-elle pas le quatrième mur que le cinéaste brisa avec tant d’appétit dans A bout de souffle ? Plus sérieusement, s’il en use et en use avec génie dans Adieu au Langage, c’est parce qu’il s’empare de la technique exactement comme il s’empare du langage. 

Désireux de trouver avec les dialogues du film une étape de la communication plus intense, incandescente que le langage écrit, structuré, pensé, inhérent à la rédaction scénaristique, le réalisateur essaie de capturer la parole. C’est la même logique qui préside à la gestion de la troisième dimension, qui ne sert jamais ici à générer du spectacle au sens traditionnel du terme. En effet, Godard paraît d’abord intéressé à l’idée d’interagir directement sur notre corps, notre métabolisme et la perception que nous avons de celui-ci. 

 

Adieu au langage : un chienAlors c’est pas parce que c’est révolutionnaire que c’est pas un peu moche aussi

 

Durant plusieurs séquences, à la fois denses et éprouvantes, le metteur en scène s’inquiète non de jaillissements d’objets modélisés pour s’extraire de l’écran, pas non plus de perspectives ou de profondeur, susceptibles d’intensifier l’immersion. Adieu au langage travaille directement sur nos mouvements oculaires, trompant nos pupilles, parvenant à engendrer des gestes réflexes, mécaniques, une activité incontrôlée du corps observant. L’oeuvre provoque ainsi tantôt un strabisme, tantôt une course effrénée des pupilles spectatrices. Comme si Godard, plus mystique que politique se risquait à transformait les myriades d’yeux du public en sa caméra.

Et quel plus grand vertige devant une œuvre de cinéma, que de se retrouver face à une œuvre à ce point puissante qu’elle nous offre de découvrir des émotions, un ressenti physique, parfaitement inédit. Après  Adieu au langage, l’expression “écarquiller les yeux” s’enrichit tout simplement d’un sens nouveau. 

 

CANNES 2018, Conférence 2.0

 

Le Livre d'image : photoDes mains qui s’affairent

 

Jean-Luc Godard était évidemment un cinéaste de légende, un visionnaire, un créateur… mais c’était aussi un showman, une personnalité unique, un spectacle à lui tout seul. Et il l’a prouvé lors d’une de ses dernières apparitions publiques (ou plutôt distraction publique) le 12 mai 2018 à Cannes. Alors que son film Le Livre d’image (désormais son dernier film) est présenté en compétition sur la Croisette, le cinéaste n’est pas présent physiquement à la conférence de presse de son film, mais y assiste par téléphone via FaceTime et avec un gros cigare à la main, depuis chez lui.

Une conférence 2.0 complètement surréaliste se met alors en place, où les photographes captent l’arrivée d’un smartphone et où les journalistes désireux de lui poser une question sont en file indienne devant le petit écran. Et c’était évidemment ça Godard, un génie du cinéma et aussi un amusant troll de compétition, capable de réussir à faire poireauter des critiques du monde entier pour qu’ils lui adressent quelques mots en format numérique.

 

 

Une disposition inédite, farfelue, qui n’empêchera toutefois pas le cinéaste franco-suisse de se livrer à quelques bons mots ou aphorismes sur sa vie, son oeuvre et le fameux Le Live d’image. Un ultime film ne répondant à aucun code du cinéma général, cherchant à repousser ses limites, contrer le commun pour mieux en sortir un ADN nouveau. Jean-Luc Godard avait ainsi confié, par exemple : “Le cinéma, je crois que je l’ai dit avant vous à l’un de vos confrères, c’est de ne plus trop montrer ce qui se fait, car ça vous le voyez tous les jours sur Facebook, mais ce qui ne se fait pas et que vous ne voyez jamais sur Facebook”, ou que la clé du cinéma se trouvait dans l’équation x+3=1, x est égale à -2″.

En plus de 60 ans de carrière, le monsieur aura tout fait pour sans cesse le renouveler, notamment à travers ses deux derniers films, propositions lunaires et expérimentales sans précédent. Il disait d’ailleurs au même moment lorsqu’un journaliste lui demandait s’il ferait d’autres films après Le Livre d’image 

 

 

« Ça ne dépend pas vraiment de moi, ça dépend de mes jambes, beaucoup de mes mains et un peu de mes yeux. Je me permets de vous redire quelque chose sur le courage : aujourd’hui, les ¾ des gens et depuis longtemps ont le courage de vivre leur vie, mais ils n’ont plus souvent le courage de l’imaginer. Moi j’ai du mal à vivre à ma vie, mais j’ai le courage de l’imaginer. »

Une phrase qui résonnera désormais éternellement, Jean-Luc Godard ayant décidé d’imaginer sa vie jusqu’à choisir sa mort.



Godard : 5 raisons de ne pas détester ce génie révolutionnaire